Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

dimanche 11 juin 2017

"The night wind" d'Emily Brontë

In summer's mellow midnight 
A cloudless moon shone through 
The open parlour window 
And rose trees wet with dew – 

 I sat in silent musing - 
The soft wind waved my hair 
I told me heaven was glorious 
And sleeping earth was fair - 

 I needed not its breathing 
To bring such thoughts to me 
But still it whispered lowly 
How dark the woods will be ! - 

The thick leaves in my murmur 
Are rustling like a dream 
And all their myriad voices 
Instinct with spirit seem 

I said go gently singer 
Thy wooing voice is kind 
But do not think its music 
Has power to reach my mind 

 Play with the scented flower 
The young tree's supple bough 
And leave my human feelings 
In their own course to flow 

The wanderer would not leave me 
Its kiss grew warmer still 
Oh come it sighed so sweetly 
I'll win thee 'gainst thy will 

Have we not been from childhood friends? 
Have I not loved thee long? 
As long as though has't loved the night 
Whose silence wakes my song 

And when thy heart is laid at rest 
Beneath the church yard stone 
I shall have time no more to mourn 
And thou to be alone

Dans les langoureuses nuits d’été,
Sans ombrage, la lune scintillait
Par la fenêtre ouverte du salon
Et les rosiers humides de rosée –

Assise, je songeais en silence –
Le vent qui jouait dans mes cheveux
Me révélait la splendeur des cieux
Et la beauté de la terre assoupie –

Il ne m’était nul besoin de son souffle
Pour cultiver de telles réflexions
Mais doucement, il murmurait encore :
« Combien les bois vont s’assombrir -

« Les feuillages épais sous mes murmures
Se mettent à bruire comme en un rêve
Et les myriades de leurs voix semblent
Révéler les instincts d’une âme »

J’ai dit « va-t-en gentil chanteur
Ta voix enjôleuse est charmante
Mais ne va pas croire que sa musique
Ait le pouvoir de gagner mon esprit -

« Joue avec la fleur aux mille senteurs,
Avec les branches de l’arbre juvénile –
Et laisse mon humanité
Suivre le cours de ses sentiments. »

Le vagabond ne m’aurait pas quittée
Son baiser s’est fait plus pressant encore
Oh viens soupirait-il si gentiment
Que tu le veuilles ou non tu sera mienne

Ne sommes nous pas amis depuis l’enfance ?
Ne t’ai-je pas aimée tout ce temps ?
D’aussi longtemps que tu aimes la nuit
Dont le silence éveille ma chanson

Et quand ton cœur résidant au repos,
Sous la lame près de l’église
J’aurais tout le temps de me plaindre
Et toi de goûter ta solitude.

Emily Brontë, Poems, 1850.

Ill. Isabelle Adjani dans le rôle d'E. Brontë, (Les Soeurs Brontë d'A. Téchiné, 1979)

vendredi 28 octobre 2016

"Le Fracas du temps" de Julian Barnes

L’artiste aux prises avec le pouvoir

Julian Barnes fait partie de ces romanciers dont l’inspiration ne cesse de se renouveler et qui, malgré tout, semblent s’inscrire dans une trajectoire esthétique cohérente. Après Une fille, qui danse roman qui interrogeait les failles de la mémoire chez un sexagénaire apaisé (un peu trop peut-être !), Julian Barnes s’attaque à la figure de l’artiste aux prises avec les mécanismes coercitifs de la dictature.
L’artiste, c’est Chostakovitch, musicien reconnu, adulé des mélomanes russes et occidentaux ; le dictateur c’est Staline. Alors qu’il n’a eu droit, dans les années trente, qu’à la reconnaissance universelle, Chostakovitch perçoit soudainement l’envers du décor : un article de la Pravda stigmatise son œuvre Lady Macbeth de Mzensk : « dissonant », « petit bourgeois », l’opéra contrevient aux principes esthétiques du socialisme triomphant.
Chostakovitch est convoqué : « Et puis, au printemps 1937, il avait eu sa première conversation avec le pouvoir. […] Le pouvoir lui avait dit comment il voulait qu’il travaille, comment il voulait qu’il vive. À présent, à la réflexion, il ne voulait peut-être plus qu’il vive. » Il attend des heures, des jours dans les escaliers de La « Grande Maison », avenue Liteynie à Saint-Leninsbourg (nom ironique donné par le musicien à sa ville natale) et dont beaucoup ne ressortent jamais. Il lui sera demandé de se renier, l’homme n’a pas vocation à devenir un martyr et L’URSS de Staline est une tyrannie qui ne plaisante pas avec les divergences idéologiques. Le musicien fait le dos rond, approuve les critiques et finit par bénéficier d’un formidable coup du sort : le fonctionnaire chargé de son dossier disparait, exécuté par la machine à broyer qu’il contribuait à alimenter.

La Russie soviétique, une contradiction

Dans le même temps, la cinquième symphonie de Chostakovitch est jugée optimiste et donc conforme à la vocation de l’art selon l’état. L’artiste quant à lui ne peut que constater l’absurdité d’un système qui prône l’optimisme tout en imprimant la terreur à tous les échelons de la société : « Être Russe était être pessimiste, être soviétique était être optimiste. C’était pourquoi les mots Russie soviétique étaient contradictoires. Le Pouvoir n’avait jamais compris cela : il croyait que si l’on tuait assez de citoyens, et si l’on mettait les autres au régime de la propagande et de la terreur, l’optimisme en résulterait mais où était la logique là-dedans ? »

Le choix de la lâcheté, et de l’art

Chostakovitch est certes un artiste mais c’est aussi un homme, épouvanté à l’idée de voir sa famille
écrasée par le rouleau compresseur de l’histoire : « Il voulait qu’on le laisse tranquille avec sa musique et sa famille et ses amis. Le plus simple des désirs, et pourtant complètement irréalisable. ». Le compositeur trahira donc tous ceux qu’il révère : Stravinsky, Soljenitsyne, Sakharov. Comme la grande Akhmatova se retirant dans le silence, il proteste par l’ironie, l’ironie que les persécuteurs dépourvus d’humour ne sauraient percevoir.
Il se réfugie dans l’art que le parti veut absolument mettre au service du peuple, la formule de Lénine (« L’art appartient au peuple ») est le leitmotiv qui scande la vie de Chostakovitch et auquel l’artiste répond par une sorte de fureur autiste : « L’art n’appartient pas plus au peuple qu’il n’appartenait jadis à l’aristocratie et aux mécènes. L’art est le murmure de l’histoire, perçu par-dessus les fracas du temps. »

Au-delà de la morale

La formule est jolie, mieux : percutante. Julian Barnes nous fait d’ailleurs entendre la tragédie intime de l’homme Chostakovitch, par-dessus les fracas du temps. « … accusez Panurge, écrivait Kundera (1), pour sa lâcheté, accusez Emma Bovary, accusez Rastignac, c’est votre affaire ; le romancier n’y peut rien. » Le lecteur de Julian Barnes n’a nulle envie d’accuser Chostakovitch. L’homme n’a certes pas su s’élever contre la tyrannie, mais il est resté lucide.
Obligé par le régime de Khrouchtchev d’adhérer au partie communiste pourtant honni, Chostakovitch a cette réflexion : « Et donc il était un lâche. Et donc on tourne comme un écureuil dans sa roue. Et donc il allait mettre tout son courage dans sa musique, et sa lâcheté dans sa vie. » On ne saurait accuser l’écureuil qui tourne dans sa roue, on sait qu’il tourne pour rester en vie.
Parvenu au terme de son existence, l’artiste est sans doute le bourreau de lui même le plus impavide : il constate que le régime soviétique a détruit son âme et doute d’être jamais compris. Il imagine qu’une fois le régime soviétique tombé quand ces temps seront révolus, les gens voudront une version simplifiée de ce qui s’est passé.

L’âme brisée

L’intelligence et le savoir-faire de Julian Barnes consiste précisément à nous délivrer une version nuancée des événements. En véritable romancier l’auteur britannique montre simplement comment les « fracas du temps » viennent heurter une conscience. Esthétiquement le montage du roman prend la forme d’un puzzle savamment organisé qui témoigne des ravages d’une tyrannie impitoyable sur l’esprit hypersensible d’un artiste de génie. Julian Barnes ajoute avec ce roman un opus à une œuvre éclectique mais qu’une idée semble travailler en profondeur : si l’homme parvient à s’accommoder des petites ou grandes lâchetés de son existence, son âme n’en sort jamais indemne.



(1) Kundera, Les Testaments trahis, Folio, 2000.

mardi 27 septembre 2016

Les âmes noires de Jim Thomson

De 1275 âmes à 1280 habitants

La petite ville de Pottsville, ses 1280 âmes et son chérif aussi truculent qu’amoral ont d’abord été portés à la connaissance du public français, en 1966, sous le titre 1275 âmes dans la mythique « Série noire » de chez Gallimard. Malgré la traduction hâtive et tronquée de Marcel Duhamel, le génie de l’auteur ne pouvait que sauter aux yeux des amateurs de littérature. La nouvelle traduction de 1275 âmes (titre original, Pop. 1280) a pour titre Potsville, 1280 habitants (1). Elle est due à Jean-Paul Gratias qui évite les écueils l’édition précédente puisqu’il rétablit le texte dans son intégralité ‑ Marcel Duhamel prenait des libertés avec le style de ses auteurs, il avait en outre gommé une scène qui ne lui semblait sans doute pas essentielle au déploiement de l’intrigue – et restitue à la petite ville de Pots les cinq habitants disparus qui avaient si fortement intrigués Jean-Bernard Pouy (1).
Tout en évitant l’argot outrancier qui était de rigueur dans la fameuse collection, Jean Paul Gratias parvient à rétablir la tonalité orale du roman de Thompson. Parce que 1275 âmes (ou Potsville, 1280 habitants) c’est d’abord une voie : celle de Nick Corey, le narrateur et chérif de la ville qui affirme ironiquement au début du roman qu’il a « déjà gagné [son] paradis sur terre » : salaire décent, confort maximal, le héros peut s’estimer heureux. Seulement voilà, les élections approchent et rien ne dit que Nick Corey sera reconduit dans son paradis.

Un « paradis » ombragé

Et puis le paradis comporte aussi ses zones d’ombres : il y a ces toilettes publiques qui laissent échapper leur pestilence sous les fenêtres du chérif ; il y a ces souteneurs qui se, moquent ouvertement du se son autorité et de sa personne ; il y a sa femme Myra, tyrannique et castratrice, acoquinée à celui qu’elle fait passer pour son frère et qui est sans doute son amant, le lamentable Lennie ; il y a Ken Lacey, chérif de la ville d’à côté qui, sous prétexte de conseiller Nick, lui administre de sévères corrections.
Toute l’intrigue de Pottsville 1280 habitants va donc consister à rétablir le héros dans sa dignité ‑ si tant est qu’il en ait une ‑ à du moins venger les offenses dont il est victime tout en manifestant une amoralité malicieuse. Le stratagème par lequel Nick résout le problème des toilettes inaugure sa manière. Sachant que l’un des principaux utilisateurs en est M. Dinwiddie, président de la banque, qui tous les matins y fait une halte, le chérif s’en va de nuit, bricoler l’estrade, déplacer « par-ci, par là, les lattes du plancher » Et le matin lorsque le directeur de la banque effectue sa station quotidienne aux toilettes publiques, le narrateur peut constater que les « planches ont cédé sous son poids, elles sont tombées dans la fosse et lui avec. Jusqu’au fond du trou à crotte qui se remplit depuis trente ans ».

Un univers carnavalesque

Cet épisode qui inaugure la longue série des actions du chérif est tout à fait représentatif de la tonalité de l’œuvre et de la démarche du héros. L’univers de Pottsville est un univers carnavalesque : c’est la revanche du faible sur l’oppresseur. Revanche amorale et jouissive que rien ne saurait arrêter.
Surtout pas les remords : la chute du notable Dinwiddie entrainera la destruction immédiate des toilettes nauséabondes et le narrateur bien que conscient d’avoir risqué la vie de l’honorable banquier se réjouit d’être considéré par lui comme le « seul homme capable de la ville ». L’épisode bouffon donne la mesure du personnage à mi-chemin entre Panurge et Monte-Cristo. C’est sans une once de remords qu’il débarrassera la ville de Pottsville des deux souteneurs mais aussi du mari de sa maîtresse, un chasseur ivrogne, violent et raciste, parfait représentant de ses petits blancs dégénérés qui font les délices d’Eskirne Caldwell ou de Faulkner : « Les deux charges de chevrotines, constate froidement le héros, ne lui règlent pas son compte sur le champ, mais il décline vite. Je veux qu’il reste encore en vie quelques secondes, le temps qu’il savoure les trois ou quatre coups de pieds que je lui balance à toute vitesse. Vous pourriez penser que ce n’est pas très gentil de flanquer des coups de pieds à un type en train de mourir, et c’est peut-être vrai. Mais ça fait longtemps que j’en avais envie, et jusqu’à maintenant, ça m’avait semblé trop risqué. »

Un figure parodique

Antihéros assumé, Nick Corey assassinera aussi un pauvre noir témoin de son crime et parviendra à éloigner son épouse et son pseudo-frère ainsi que sa maîtresse devenue trop embarrassante, il évincera son concurrent au poste de chérif et retrouvera, au mépris de toute morale, ses fonctions. Le Nick Corey de Jim Thompson est une figure parodique : comme l’Op de Dashiell Hammett (2) faisait le ménage dans une petite ville (Personville) il donne un « coup de torchon » (3) dans son royaume mais alors que le premier obéissait à des valeurs de justice et d’équité le second ne cherche, le clamant ironiquement, qu’à se maintenir dans le confort de son « paradis ».
Tout semble opposer ces deux figures du roman noir qui semblent condenser l’histoire du genre. L’Op est un être sans passé, une pure fonction narrative et dramatique : il agit, il raconte. Nick Corey est une sorte de piège littéraire : il ne passe pour un imbécile que pour mieux faire ressortir sa malignité. Et contrairement à l’Op il a un passé qui vient non pas l’excuser mais expliquer comment la violence se pérennise, comment le mal court.

L’origine du mal

Enfant maltraité, battu par son père le jour même où il vient fièrement lui présenter le premier prix de lecture qu’il a reçu à l’école, haï parce que, responsable en naissant de la mort de sa mère, Nick Correy conclut, à propos de son géniteur : « Il faut que je sois ce petit monstre là pour qu’il puisse vomir sa bile sur moi. Je ne lui en veux plus autant parce que j’ai vu beaucoup de gens assez semblables à lui. Des gens qui cherchent des réponses faciles aux grands problèmes. Des gens qui tiennent les Juifs ou les Noirs pour responsables de toutes les calamités qui leur tombent sur la tête. »
Philippe Noiret dans le rôle de Nick Correy, "Coup de torchon" de B. Tavernier, 1981.
On ne nait pas monstrueux, on le devient. Il n’y a dans l’univers de Jim Thompson pas d’exception à la banalité du mal. Et le héros n’a pas pour fonction, comme c’est le cas chez Hammett, de racheter la déréliction du monde. Oralité, anti héros, on n’a pas manqué de comparer Jim Thompson à Céline, s’il y a une certaine communauté d’esprit, il ne faut pas oublier que Jim Thompson a, un temps, adhéré au parti communiste ni qu’il fut avant tout un auteur de roman noir pour qui l’écriture avait essentiellement une fonction alimentaire, il n’y a jamais eu chez lui une quelconque recherche d’ordre esthétique. Idéologiquement, esthétiquement tout sépare donc les deux hommes qui ont eu peut-être pour point commun de se heurter aux turbulences de l’histoire, laquelle les a tous les deux conduits à une forme d’autodestruction. Jim Thompson a néanmoins eu le mérite d’en sortir avec honneur.

1. Jim Thompson, Pottsville, 1280 habitants, Rivages, 2016.
2. Dashiell Hammett, Moisson rouge, Série noire, 2009.
3. Jean-Bernard Pouy, 1280 âmes, Baleine, 2000.

4. Titre de l’adaptation du roman par Bertrand Tavernier, Philippe Noiret y incarnait Nick Corey.

mercredi 22 juin 2016

Daisy Christodoulou montre l'importance des savoirs

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/05/29/31003-20150529ARTFIG00340-ecole-l-idee-que-le-savoir-n-a-plus-d-importance-est-le-plus-grand-mythe-des-pedagogues.php
Un ouvrage que j'espère voir bientôt traduit!

L'Île au trésor roman mythique

Je me suis parfois demandé si L’Île au trésor n’était pas la parfaite illustration de la boutade de Mark Twain au sujet des classiques : « Un classique est un livre que tout le monde veut avoir lu mais que personne ne veut lire. » J’ai dû, dans ma carrière d’enseignant, le faire étudier une fois à des classes de cinquième modérément motivées- c’était en 1986 ou 1987. J’ai rarement eu depuis le bonheur d’enseigner en cinquième et, lorsque cela s’est produit, j’ai plutôt choisi d’orienter la curiosité de mes élèves sur le Vendredi de Michel Tournier ou sur L’Appel de la forêt.
J’ai très peu souvent rencontré de collègue qui fasse étudier L’Île au trésor et ceux qui l’avaient fait ne manifestaient – comme moi, à ma grande honte – qu’un enthousiasme tout relatif. C’est un roman dont on recommande volontiers la lecture mais qu’au fond on n’étudie peu. C’est un roman d’aventures, genre un peu désuet s’il en est, c’est un roman sans femme – voyez avec quelle jubilation, Stevenson évoque (dans l’essai intitulé « Mon premier roman » ) la façon dont lui-même et son jeune beau fils, expédient la femme hors de l’intrigue pour ne pas ralentir le rythme par d’inutiles considérations sentimentales.
Et pourtant c’est un roman essentiel, Dominique Fernandez, dans L’Art de raconter, propose de ce roman l’une des lectures les plus intelligentes qui en ait été faite : le roman d’aventures, rappelle-t-il est « la forme naturelle » du roman et « pour cette raison », « la plus difficile à réussir. » Et d’évoquer ensuite le génie de conteur de Stevenson qui n’eut guère de rival en littérature selon lui que Stendhal.
Mais là où semble-t-il, Fernandez se manifeste  le plus clairvoyant, c’est lorsqu’il montre que le géni de Stevenson est d’avoir confié la narration à Jim Hawkins, un garçon de treize, quatorze ans : encore très jeune, que tout attire, intrigue et surprend :
« Le heurt de la canne de l'aveugle sur le sol gelé rend un son que j'appellerais « fondamental » : qui nous fait vibrer, nous, d'une émotion extraordinaire, et que nous n'oublierons jamais, pas tellement parce que cette canne est celle d'un criminel endurci et que la vie du jeune héros se trouve soudain en danger, mais parce que le son de cette canne est le premier son qui s'imprime dans la mémoire de Jim, il l'accompagnera toute sa vie, comme il nous accompagne, nous, les lecteurs ; […] et, comme toutes les premières impressions, celle-ci le poursuivra toujours, comme elle nous hante, nous autres, encore aujourd'hui. »
La vigueur du style de Stevenson tient effectivement au caractère frappant des perceptions visuelles et auditives qui nous font entrer de plein pied dans l’univers de marins, de pirates et d’auberges désolées du XVIIIe siècle. Et c’est pourquoi je m’étonne qu’on n’étudie pas davantage Stevenson car c’est un merveilleux maître d’écriture. Les conseils qu’il prodigue d’ailleurs dans ses Essais sur l’art de la fiction montrent d’ailleurs à quel point il était parfaitement conscient de ses effets.
Je crois que ce sont ces considérations toutes personnelles qui m’ont conduit à vouloir abréger le roman de Stevenson : voilà l’un des romans les plus essentiels de notre littérature qu’on lit, semble-t-il, très peu pour les mauvaises raisons exposés ci-dessus mais aussi parce que l’aventure y serait un peu poussive et certaines péripéties interminables, pour reprendre l’objection d’un collègue. Comme Dumas Stevenson se serait empâté avec l’âge. C’est à ce dernier reproche que nous avons été sensibles. Et notre édition abrégée s’est efforcée de conserver la force du roman tout en précipitant certaine péripéties de manière à le rendre plus acceptable pour des lecteurs nourris à l’aune des scènes précipités d’Indiana Jones.
La double trahison de la traduction et de l’adaptation peut-elle rendre justice à l’art du fabuleux conteur ? Nous l’espérons : Jim Hawkins conserve, dans notre version, la fraicheur de ses treize ans et ses foucades d’apprenti aventurier ; je mettrais d’ailleurs volontiers au défi quiconque n’a pas lu L’Île au trésor depuis quelques années de trouver les coupes dont je me suis rendu coupable.
Mieux qu’un classique ordinaire, L’Île au trésor a très vite accédé au rang de mythe. On ne saurait considérer le Moonfleet de James Meade Falkner comme une réécriture mais il y a, dans ce roman d’aventures, à tout le moins, hommage. Même technique narrative, même héros jeune et déterminé, mêmes thématiques. Et si nous signalons ce roman c’est parce que la fortune de Stevenson au cinéma est loin d’être évidente.
Alors que le Moonfleet de Falkner devait inspirer le génial Contrebandiers de Moonfleet à
Fritz Lang, L’Île au trésor subit de nombreuses adaptations, sans qu’il soit possible d’identifier une seule version à la hauteur du roman. C’est peut-être la première, celle de Victor Flemming (1934) qui dessert le mieux l’histoire de Stevenson même si le filme souffre de cet excès de longs plans statiques qui sont la marque des débuts du cinéma parlant. L’interprétation d’Orson Welles – Long John Silver dans le film de John Hough en 1972 –  séduira les inconditionnels de l’acteur qui trouve ici un rôle à sa démesure.
Falkner ne fut pas le seul à rendre hommage à Stevenson puisque le romancier Björn Larsson devait s’emparer du personnage de Long John Silver pour lui faire raconter ses aventures de pirates antérieures à sa carrière de tavernier sur le port de Bristol où Jim Hawkins le rencontre pour la première fois. Le roman est brillant, un brin désenchanté mais les clins d’œil au livre de Stevenson sont un régal – Long John Silver conçoit sa narration comme une sorte de réponse à celle de Jim.
Ce sont toutefois les scénaristes et dessinateurs de BD qui rendent au roman de Stevenson le plus bel hommage. Et, à tout seigneur tout honneur, c’est par L’Île au trésor d’Hugo Pratt que nous commencerons.
Dans l’édition Casterman, qui réunit les deux adaptations que Pratt a réalisées de Stevenson (L’Île au trésor et Enlevé ! – première partie des aventures de David Balfour) Hugo Pratt explique, dans une préface,  les liens affectifs qui l’unissent à ce récit. Comme Hawkins, Pratt devait perdre son père très jeune et, si l’on en croit l’anecdote qu’il mentionne, le dernier cadeau que devait lui faire ce père trop tôt disparu fut précisément une édition de L’Île au trésor. Dans le style expressionniste et romantique qui le caractérise, Hugo Pratt met en scène le roman de façon tout à fait saisissante : l’apparition de Billy Bonnes, par exemple, visage squelettique qui s’approche pour envahir le cadre n’est peut-être pas extrêmement fidèle à la narration de Jim Hawkins mais elle rend l’esprit de l’épisode qui insiste sur le caractère à la fois excessif et intrusif du vieux loup de mer.
Si la BD de Pratt reflète le géni de son auteur, le scénario procède à des coupes qui simplifient l’intrigue et nuisent à la crédibilité des caractères. On ne pourra pas faire ce reproche à l’adaptation en trois tomes de David Chauvel et Fred Simon, publiée cette année dans la collection « Mille Bulles » de L’école des loisirs. Les auteurs suivent scrupuleusement l’intrigue du romancier et livrent un dessin soigné et documentée plus proche, par son esthétique de la ligne claire que de l’expressionisme prattien mais qui saura attirer l’attention du professeur de français désireux d’initier ses élèves au langage de l’image. Cadrages (parfois même absence de cadre) et angles de vue sont pensés dans le but de restituer au mieux le dynamisme de la narration et l’atmosphère exotique du roman.
Avec Long John Silver, Xavier Dorison et Matthieu Lauffray utilisent le personnage de Stevenson dans une série qui renoue avec la tradition du roman d’aventures, le scénario soigné introduit de façon convaincante une héroïne séduisante (Lady Vivian Hastings) et les planches inventives, intégrant parfois de magnifiques plans d’ensemble, font de cette BD une parfaite réussite esthétique et dramatique.
Notons pour terminer que le récent Stevenson, le pirate intérieur de Rodolphe (scénariste) et René Follet (dessinateur) ne constitue pas la moins originale des entreprises ici décrites. Il s’agit d’une biographie de Stevenson qui restitue tout en finesse le parcours d’un écrivain qui n’eut de cesse de combattre la mort incarnée, dans le scénario, par le terrible Long John Silver, issu des rêves de son auteur, écarlate et menaçant à souhait. Le dessin qui élide le trait inscrit la figure de Stevenson dans une fluidité qui rappelle le romantisme de son imaginaire, l’évanescence des rêves qui ont donné naissance à son œuvre. L’entreprise pourrait faire penser – sur le mode graphique – à l’intéressante entreprise biographique d’Hervé Jubert qui, il y a quelques années confiait le soin de rédiger la vie de l’auteur, à la mort elle-même
On le voit, Stevenson et L’Île au trésor n’ont cessé et ne cessent d’inspirer. Les romanciers – nous n’avons pas ici les Hammett et Le Clézio qui ont aussi puisé la matière de certaines de leurs œuvres dans le roman de Stevenson , les cinéastes, les scénaristes de BD font revivre avec une belle constance les personnages de Stevenson et l’intrigue de son roman, simple certes mais exemplaire, comme le sont les mythes.

Avec, par ordre d’apparition :
Robert Louis Stevenson, Essais sur l’art de la fiction, Petit bibliothèque Payot, 1992.
Dominique Fernandez, L’Art de raconter, Le Livre de poche, 2008.
Robert Louis Stevenson, L’Île au trésor, l’école des loisirs, 2013.
John Meade Falkner, Moonfleet, Phébus, « Libretto », 2012.
Björn Larsson, Long John Silver, Le Livre de poche, 2001.
Hugo Pratt & Milo Milani, L’Île au trésor suivi de Enlevé !, Casterman, 2010.
David Chauvel & Fred Simon, L’Île au trésor, (3 volumes) « Mille bulles », l’école des loisirs, 2012-2013.
Xavier Dorison & Matthieu Lauffray, Long John Silver, (4 volumes) Dargaud, 2007-2013.
Rodolphe & René Follet, Stevenson, le pirate intérieur, Dargaud, 20013.

Hervé Jubert, Stevenson. L’Aventure !, Médium documents, l’école des loisirs, 2010.

samedi 28 mai 2016

"Agatha Christie, le chapitre disparu"

Un fait divers intrigant 

Avec Agatha Christie, le chapitre disparue, Brigitte Kernel s’empare de l’un des épisodes les plus controversés de la vie d’Agatha Christie – la disparition de la romancière déjà célèbre au début de l’hiver 1926 ‑ et donne partiellement raison à François Rivière(1) qui verra dans cette péripétie l’acte de vengeance d’une  femme bafouée à l’encontre de son mari le major Christie. Rappelons les fait : en décembre 1926, le cabriolet d’Agatha Christie qui a fait une sortie de route est retrouvé en pleine campagne non loin de Guilford,
à quelques dizaines de mètres du lac de Silent Pool. Son manteau – on est en plein hiver ‑ est retrouvé à l’arrière de la voiture. Quant à la propriétaire du véhicule, elle s’est comme évanouie dans la nature.

Toute l’Angleterre en émoi 


Toute l’Angleterre se passionne bientôt pour cette disparition qui concorde si bien avec l’univers de la romancière. Si Madame Christie vient d’accéder à la renommée avec Le Meurtre de Roger Ackroyd, sa vie personnelle et sentimentale vire au cauchemar. 1926 constituera toujours pour la créatrice d’Hercule Poirot une sorte d’anus horribilis : elle a perdu sa mère dans le courant du mois de mars et à la fin de l’été, son mari Archibald lui annonce son intention de divorcer pour se remarier avec sa secrétaire, Nancy Neele.

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