Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

dimanche 20 décembre 2009

Les filles de Loth


Etrange tableau que cet anonyme du XVIe siècle, attribué, selon les conservateurs du Louvres, à un artiste flamand. L'oeuvre condense les épisodes de l'histoire de Loth (Genèse, XIX, 30-38). Un feu céleste s'abbat, sur la ville située à l'arrière plan. Il s'agit évidemment de la ville de Sodome dont Loth a vainement tenté d'obtenir la grâce auprès du Seigneur. Plus loin, à l'horizon, une autre ville semble subir le même sort (Gomorrhe?) Le tableau instaure d'ailleurs un système d'échos qui semble le structurer en profondeur. Deux plaies, déchirent le ciel, deux villes subissent les affres de la destruction, on voir deux amphores à terre et deux tentes à l'arrière plan, deux villes, deux ensembles architecturaux, séparés par un rocher coiffent la montagne. L'arbre dont le tronc se ramifie en deux branches (tiens! tiens!) scinde en deux parties le tableau qui semblent signifier les deux moments du voyage de Loth, l'avant et l'après de cette halte. Il ne semble donc pas déraisonnable de penser que les trois personnages suivis d'un âne, lui même suivi d'un quatrième personnage et qui figurent sur le ponton représentent Loth, ses filles et sa femme au moment où ils sortent de la ville. Nous savons que la femme, se retournant, sera changée en statue de sel. Ce qui amène les filles à concevoir le plan machiavélique auquel le peintre nous les montre, se livrant. Elles enivrent leur père avant de coucher avec lui. La symbolique du rouge, rattaché à la sexualité prend donc ici toute sa signification traditionnelle. La tente où se consumera le forfait est rouge et scindée, du fait de l'ouverture centrale, en deux parties (les deux filles). Chacune d'elles est vêtue de rouge : la coiffe de l'aînée, à droite, est rouge et ses bras semblent s'enflammer; la cadette est vêtue d'une robe rouge et clairement complice de l'aînée. La jambe de Loth (symbolisme transparent) est rouge aussi. Le symbolisme binaire omniprésent renvoie donc à ce double forfait et à la double lignée qui en ressortira (Les Amonites et les Moabites) : l'arbre qui se scinde est en quelque sorte un arbre généalogique qui symboliquement met en avant les consséquence de l'inceste, d'un seul tronc naissent deux branches et deux civilisations (les deux ensembles architecturaux).
La véhémence des éléments, l'agressivité des couleurs signalent habilement l'atmosphère de fin du monde qui règne sur le paysage, les troués de feu dans le ciel, très schématiquement dessinée renvoient au sexe féminin et inscrivent dans le paysage la fatalité du pêcher auquel Loth doit se livrer. A noter que, comme dans la Bible, l'inceste n'est pas condmné, il est même générateur de vie. Il semblerait qu'incapable de se regénérer dans la mutiplicité des échanges sexuels, l'humanité soit condamné à revivre l'inceste initial (celui des fils d'Adam et Eve) pour retrouver le sens de sa destinée. Etrange histoire aussi, que celle de Loth et de ses filles.

samedi 21 novembre 2009

La Carpe et les Carpillons, une illustration de Grandville

J.J. Grandville a laissé une trace incomparable dans l'histoire de l'illustration en France. Caricaturiste à l'origine, il s'est ensuite orienté vers l'illustration des chefs-d'oeuvre de la littérature classique et contemporaine, les Fables de La Fontaine, Les voyages de Gulliver, Robinson Crusoë... Après une série de deuils familiaux il meurt à quarante ans, d'une mystérieuse maladie.
Dans cet article j'ai appliqué - à échelle restreinte - la méthode de Charles Mauron qui consiste à superposer une série d'oeuvres et mis en parallèle une illustration réalisée pour "La Carpe et les Carpillons" de Florian  avec "Crime et expiation", dessin plus personnel qui résultait sans doute d'un rêve de l'artiste et réalisé peu de temps avant sa mort.

Article disponible dans le n° 2, novembre-décembre 2009-2010 de l'Ecole des lettres.

Extrait (Introduction)

Initié, semble-t-il, par Balzac aux théories zoologiques de son temps, passionné par les conceptions physiognomiques[1] de Lavater, Grandville s’est peu à peu spécialisé dans les représentations d’animaux anthropomorphisées. Il illustre les Fables de La Fontaine pour l’édition Fournier aîné & Perrotin de 1838, et ce travail lui apporte de telles satisfactions qu’il éprouve le besoin d’expliquer ses méthodes dans une étrange lettre destinée à un « admirateur du futur » qui serait soucieux de justifier son œuvre. Nous avons donc tout lieu de penser que le projet d’illustrer les fables de Florian, l’année suivante, ne pouvait que stimuler notre artiste et lui permettre de réinvestir les curieuses théories relatives à la physiognomie pour lesquelles il se passionne. La gravure de la page 25[2] est, à ce titre, des plus éloquentes puisque le renard et l’âne qui se contemplent dans le miroir peuvent voir leurs reflets métamorphosés en humains grimaçants. On constatera aisément, à travers les gravures qui émaillent le recueil, à quel degré de maîtrise Grandville est parvenu lorsqu’il s’agit de mettre en scène la vie animale. La première fable animalière illustrée (« La Carpe et les Carpillons ») lui fournit l’occasion de prouver son habileté en matière de composition et la profonde intelligence qu’il a des textes, dont il assure l’illustration. Il parvient notamment à transposer, sur le plan graphique, à la fois l’humour, le drame et la tonalité didactique de la fable. Plus troublant, l’histoire devient tellement sienne qu’elle lui permet d’inscrire dans l’illustration ses propres conflits intérieurs : une brève comparaison de cette gravure avec une gravure réalisée ultérieurement nous permettra de comprendre en quoi cette fable de La Carpe et des Carpillons pouvait particulièrement toucher Grandville.




[1] Nous rappelons que la physiognomie se définit comme l’étude des caractères induite d’une observation des traits physiques interprétés comme signifiants.
[2] Nous renvoyons le lecteur à l’édition des Fables de Florian, École des loisirs, 2009.

vendredi 6 novembre 2009

Les Fables de Florian ou l'art de conter gaiement.

Séquence didactique et pédagogique destinée aux classes de quatrième, publiée dans la revue l'Ecole des lettres n° 2, 2009-2010.

Rétrospectivement : la séquence me semble pouvoir être adaptée à une classe de seconde dans le cadre de l'étude des Genres et formes de l'argumentation aux XVIIe, XVIIIe siècles.

Séance 1 (dominante lecture) : La Carpe et les Carpillons (p. 31), Le Vacher et le Garde-chasse (p. 49), La Coquette et l’Abeille (p. 51). Relever certaines caractéristiques de la fable : (récit, vers, morale) et réaliser l’insuffisance de ces critères pour définir le genre de la fable.
Séance 2 (dominante étude de la langue) : Fiche d’exercices. Savoir scander un vers et comprendre en quoi l’hétérométrie est un facteur d’efficacité stylistique au service du récit.
Séance 3 (dominante lecture) : Dictionnaire, deux extraits du De la Fable de Florian, La Fable et la Vérité (p. 27).Caractériser la « poétique » de Florian.
Séance 4 (dominante écriture) : Le Laboureur et l’Arbre d’Esope, L’Âne et le Flûte, versions d’Yriarte et de Florian. Réécrire une fable en la transposant de la prose à une écriture versifiée.
Séance 5 (dominante lecture) : Dictionnaire, Epilogue (p. 195). Définir ce qu’est un moraliste, comprendre que l’épilogue synthétise les intentions morales du fabuliste.
Séance 6 (dominante lecture) : Corpus de fables, dont la lecture sera évaluée par QCM. Démontrer que l’épilogue est un bilan qui reprend les grandes orientations du recueil.
Séance 7 (dominante lecture) : La Taupe et les lapins (p. 55). Analyser la fantaisie de la narration dans une fable qui justifie le travail du moraliste.
Séance 8 (dominante étude de la langue) : Fiche d’exercices, ensemble du recueil. Enrichir le lexique de la morale, analyser quelques citations proverbiales issues du recueil.
Séance 9 (dominante lecture) : L’Eléphant blanc (p. 89).Comprendre en quoi la fable reprend l’un des combats essentiel du siècle des lumières, la lutte contre la superstition.
Séance 10 (dominante étude de la langue) : Fiche d’exercices. Identifier et analyser les figures d’opposition.
Séance 11 (dominante lecture) : corpus de fables dont la lecture sera évaluée par QCM.Discerner les éléments d’une satire politique et sociale dans l’œuvre de Florian.
Séance 12 (évaluation) : Le Rossignol et le Prince (p. 59). Sujet de DNB

Suggestions de prolongements.

La séquence est disponible en pdf sur le site de l'Ecole des lettres 

dimanche 16 août 2009

Les Religieux du mont Saint-Gothard

"Des religieux donnent des secours à une famille que des brigands ont dépouillée dans la montagne". Tel est le commentaire donné par le peintre à cette toile commandée par Charles X et exposée en 1824. Hersent n'est certes pas un révolutionnaire de la peinture, élève de David, il conserve un certain académisme classique, la composition est impeccable, le trait gommé pour donner tout le réalisme possible à la scène. C'est donc chez lui le sujet qui tire vers le romantisme. C'est à lui qu'on doit une autre scène romantique fameuse : les funérailles d'Atala reposant étendue dans les bras de Chactas. Et ce n'est sans doute pas un hasard si le peintre s'est plu à illustrer Atala, Chateaubriand faisant, lui aussi la jonction entre classicisme et romantisme.
Un mot m'est venu à l'esprit en contemplant cette toile au Louvres : "Véhémence". C'est la véhémence romantique que le peintre cherche à rendre. La famille dépouillée par les brigands cumule les déveines, puisqu'à l'arrière plan une avalanche entraîne de puissants blocs de pierre au fond de l'abîme. L'attitude des moines est en harmonie avec les déchaînement de la nature, ils sont sur tous les fronts à la fois, et forment un triangle d'attentions qui cherche à s'opposer au calamités qui s'abattent sur cette malheureuse famille. L'un, le plus jeune tend la main à deux hommes en contrebas menacés par le gouffre, sont-ce les bandits qui les y ont précipités? Le second surveille les progrès de l'avalanche, le troisième apporte les premiers soins à une jeune femme évanouie au milieu de la route, un enfant évanoui repose sur ses jambes, une tache de sang suggère l'agression dont ils viennent d'être les victimes.
Ce troisième est aussi le plus ancien et donc le plus serein, c'est d'ailleurs cette sérénité dans l'urgence qui attire immédiatement l'oeil. Dans ce déchaînement des éléments, le vieil homme est attentif à ce qu'il fait. Il est l'incarnation de cette sagesse chrétienne que le romantisme est en train de ressusciter et mettre en avant contre l'idéal classique.
A gauche, le gouffre, au fond, un ciel curieusement éclairci, une trouée dans les nuages qui donne à voir un morceau de ciel lumineux. La sérénité du moine vient du ciel et contre l'injustice du sort et des éléments, la religion apporte son secours. Génie du christianisme ? Quoiqu'il en soit il est indéniable que la toile traduit les aspirations romantiques, par son lyrisme et la véhémence qu'elle cherche à exposer.

mercredi 12 août 2009

These are the clouds... Yeats


These are the clouds about the fallen sun,
The majesty that shuts his burning eye:
The weak lay hand on what the strong has done,
Till that be tumbled that was lifted high
And discord follow upon unison,
And all things at one common level lie.
And therefore, friend, if your great race were run
And these things came, so much the more thereby
Have you made greatness your companion,
Although it be for children that you sigh:
These are the clouds about the fallen sun,
The majesty that shuts his burning eye.

Yeats, The green helmet and other poems, 1912.

Ainsi vont les nuages autour d'un soleil déclinant,
Majestueux alors qu'ils ferment son oeil incandescent :
Main faibles et profanes sur l'oeuvre du fort,
Jusqu'à ce que soit détruit ce qui s'élevait si haut,
Que le chaos se substitue à l'unité,
Et que toute chose soit nivelé au rang du commun.
Ainsi, l'ami, si ton illustre chemin doit être arpenté,
Et que ces choses adviennent, ainsi auras-tu fait
Avantageusement de la grandeur ta compagne,
Et bien que tu soupires de rester sans enfants;
Ainsi vont les nuages autour d'un soleil déclinant,
Majestueux alors qu'ils ferment son oeil incandescent.

Trad. S. Labbe.

lundi 10 août 2009

Emily Brontë par Françoise d'Eaubonne

Françoise d'Eaubonne est une des grande figures littéraires du XXe siècle, elle est l'auteure d'une œuvre éclectique et singulière qui comporte romans pour enfants, essais féministes, biographies, romans, études littéraires. Se reporter à Wikipedia (1) pour en savoir plus. Elle a grandement contribué à faire connaître l'oeuvre poétique d'Emily Brontë puisqu'elle lui consacre une monographie dans la collection "poètes d'aujourd'hui" chez Seghers en 1964. L'ouvrage contient en outre ce poème, jolie méditation sur les rêves d'Emily à laquelle ne peut s'empêcher de se livrer tout lecteur des fascinants Hauts de Hurlevent.

Portrait d’Emily Brontë

Que les rêves niés crispent un sein frêle !
La lande où elle a rôdé tout le jour
Meuble le salon de bruyère et de sables froids autour d'elle
Qui brode sur tambour

Le feu danse sur les rouges tasses,
Et les camps d'ombre collent au bas des murs
La géographie fantastique des Gondal dont la race
De héros et de fous meurt sur l'archipel pur.

Et vent qui s'obstine à labourer les nuages
File sa plainte énorme d'engoulevent
Et fait battre le cœur illuné des étages
Comme autour, d’elle l'herbe des Hauts de Hurlevent.

« Cathy, Cathy, reviens ! » - La bruyère s’affole
Et les hauts en tremblant s’interrogent entre eux ;
Mais l’aurore a déjà bu la sombre parole,
Emily n’est qu’une ombre. Une torture ? Un jeu ?
Je ne te connaîtrai qu’en rêve, ô cœur neigeux.

Françoise d’Eaubonne, janvier 1940, in Emily Brontë, « Poètes d’aujourd’hui », Seghers, 1964.

(1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7oise_d

lundi 3 août 2009

Byron et la femme de Giorgione


Nouvelle variation sur l'archétype de l'anima dans ces quelques vers de Byron, le poète s'y livre à une digression sur les vénitiennes dont la beauté classique lui rappelle un tableau de Giorgione.

XI.
They've pretty faces yet, those same Venetians,
Black-eyes, arch'd brows, and sweet expressions still;
Such as of old were copied from the Grecians,
In ancient arts by moderns mimick'd ill;
And like so many Venuses of Titian's
( The best's at Florence --- see it, if ye will ),
They look when leaning over the balcony,
Or stepp'd from out a picture by Giorgione,

XII.
Whose tints are truth and beauty at their best;
And when you to Manfrini's palace go,
That picture ( howsoever fine the rest )
Is loveliest to my mind of all the show;
It may perhaps be also to your zest,
And that's the cause I rhyme upon it so:
'Tis but a portrait of his son, and wife,
And self; but such a woman! love in life !

XIII.
Love in full life and length, not love ideal,
No, nor ideal beauty, that fine name,
But something better still, so very real,
That the sweet model must have been the same;
A thing that you would purchase, beg, or steal,
Were 't not impossible, besides a shame:
The face recalls some face, as't were with pain,
You once have seen, but ne'er will see again.

Byron, Beppo, 1818.

XI
Elles ont de si ravissants visages, ces vénitiennes,
Yeux noirs, sourcils incurvés, expression pleine de douceur,
Ce modèle qui inspira la Grèce antique,
Et que nos artistes copient sans toutefois l’égaler ;
Comme ces Vénus que l’on doit au Titien
- La plus belle est à Florence, il faut aller la voir ! –
Il semble, quand elles se penchent à leurs balcons
Que ce soit un Giorgione qui se mette en marche.

XII
Lui dont l’œuvre atteint le sommet du beau et de la vérité !
Rendez-vous au palais Manfrini, et vous verrez
Qu’il est – quelle que soit la valeur des autres – un tableau
Qui, à mes yeux, représente la quintessence de l’art ;
Il se peut qu’il vous communique de sa ferveur.
C’est pour cette raison que je rime à son sujet ;
Giorgione s’y est peint avec son fils et sa femme ;
Et quelle femme ! C’est l’amour incarné.

XIII
L’amour vivant dans toute sa plénitude et non l’amour idéal
Ni la beauté idéale, qui n'est finalement qu'un nom sublime,
Mais quelque chose de beaucoup mieux, de si réel ;
Qu’il nous semble voir le modèle lui-même,
Objet qu’on pourchasserait, mendierait, volerait
S’il était possible de n’en éprouver aucune honte;
Ce visage vous en rappelle un autre, un visage de rêve,
Qu’une fois, vous avez vu mais que vous ne reverrez jamais.

Trad. S. Labbe.
Illustration : la Vénus endormie de Giogione, Gemäldegalerie, Dresde.

samedi 4 juillet 2009

La poésie, rhétorique, registres, courants littéraires et poésies francophone, Ellipses, juin 2009.


La poésie, rhétorique, registres, courants littéraires et poésies francophone, Ellipses, juin 2009.

L'ouvrage vient compléter la collection "culture fiches" dont le principe consiste à exposer en cinquante fiches les différents aspects d'un domaine de connaissance. La poésie d'expression française, ici.

La préface : 


Poésie, pourquoi écrire un ouvrage de plus sur la poésie? D’abord peut-être pour combler une lacune.Il n’existait pas, me semble-t-il, d’ouvrage clair alliant à la fois l’étude des techniques et une histoire des mouvements poétique, c’est chose faite.
J’ai voulu pour les deux premières parties, faire œuvre de vulgarisateur, ce qui est au fond le sens de ma profession. Les professeurs sont des vulgarisateurs qui rendent accessibles aux élèves ou étudiants un savoir parfois ardu. Maillon dans une chaîne, nous avons l’heureuse et délicate responsabilité de transmettre les éléments d’une culture qui vaut parce qu’elle fut gratuite et passionnée : quoi de plus désuet aujourd’hui, pour un lycéen, que les querelles enflammées qui se déchaînèrent en 1830 autour de l’alexandrin ? Et pourtant c’est là, dans ces querelles futiles, qu’est née notre modernité exigeant innovation et liberté.
La troisième partie consacrée aux registres suit l’impulsion lancée par les programmes du lycée qui invitent à considérer le texte en fonction de l’effet qu’il produit sur un destinataire supposé. C’est aussi un voyage dans une série de pratiques que la poésie semble avoir définitivement abandonnées au roman, le genre roi du moment. Le roman sait se faire épique, comique ou satirique alors que la poésie tend à s’enfermer dans les arcanes d’un lyrisme étonnement modulable. Il n’empêche que Boileau et la Fontaine nous rappellent qu’il est la possibilité d’une poésie autre.
Histoire, pourquoi faire une histoire de plus sur la poésie ? Parce que le XXe siècle est derrière nous.Nous avons loisir de le revisiter mais aussi de nous dégager des ses vues. Pas de grandes révolutions dans les chapitres qui concernent ce sujet mais quelques recentrages, quelques réintégrations. Il m’a semblé intéressant par exemple de consacrer un chapitre à l’école lyonnaise qui, tout autant que la pléiade, sème les bases de la modernité poétique. J’ai pris plaisir à évoquer les grands poètes romantiques et à redonner une juste place à la géniale Marceline Desbordes-Valmore que les manuels scolaires ont un peu oublié. Il m’a semblé intéressant de relativiser l’apport du surréalisme, indéniable certes ! mais, dans le même temps, se développait un mouvement, le grand jeu que l’histoire littéraire ignore et dont la démarche préfigure nombre des grandes œuvres poétiques de la fin du siècle.
Il peut sembler dommage de détacher les poètes francophones de l’histoire nationale, si la France rayonne sur les pays francophones, l’inverse n’est hélas pas souvent vérifié. Les symbolistes belges exceptés, la poésie francophone n’exerce qu’une influence infime sur la poésie française. Nous le déplorons, quelle richesse chez les Nelligan, Grandbois, Wouters ou Chessex ! Il y a, notamment chez les poètes québécois, une vitalité une confiance en la langue qui manque chez nous et que nous nous devons de faire connaître.
Je dédie ce livre à tous les amoureux de poésie, mes élèves d’abord (dont certains, poètes, me reviennent à l’esprit), Frédérique (5e 1986), Anne (1e 1994), Pierrick (BEP, 1996), Margaux (Terminale, 2006) ainsi qu’à tous les autres, je le dédie aussi à ma femme Païka qui partage avec moi l’amour de la poésie et des lettres.

Stéphane Labbe, Poésie. Rhétorique, registres, courants littéraires et poésies francophones, Ellipses, 2007.

Pour prolonger l'ouvrage, j'ai entrepris la mise en forme d'une anthologie sur : http://francepoesie.blogspot.fr/

vendredi 26 juin 2009

Quelques aphorismes de Thoreau

Je n'irai pas jusqu'à dire que je suis un fervent admirateur de Walden, les passages ou l'ami Thoreau dénombre ses plants de haricots et ses tomates sont d'un ennui absolu. Mais le bonhomme est sympatique, d'abord parce qu'il fut toujours, et malgré les difficultés de l'entreprise un fervent abolitionniste, ensuite parce que, influencé par Emerson il a été l'un des premiers occidentaux à comprendre l'importance des philosophie orientales - il semblerait d'ailleurs, qu'en retour, son Traité de la désobéissance civile ait inspiré Gandhi - et enfin parce qu'il s'est toujours tenu à l'écart des modes intellectuelles, quitte à passer pour un provincial acariâtre. On lira avec bonheur son éloge de la marche et de la nature (Balades), publié aux éd. de La Table ronde mais aussi ses aphorismes (La Moelle de la vie chez Mille et une nuit) dont je cite quelques exemples ici :


Lisez d'abord les meilleurs livres, de peur de ne les lire jamais.

Il y a plus de religion dans la science des hommes qu'il n'y a de science dans leur religion.

On ne peut dépouiller un homme de tout ce qu'il regrettera.

Comme si on pouvait tuer le temps sans blesser l'éternité.

Tous les livres ne sont pas aussi stupides et ennuyeux que leurs lecteurs.

J'aurai au moins appris cela grâce à l'expérience : si quelqu'un avance en toute confiance dans la direction de ses rêves et s'efforce de mener la vie qu'il a imaginée, il rencontrera un succès auquel il ne se serait pas attendu aux heures ordinaires. Il laissera des choses derrière lui, franchira une frontière invisible. De nouvelles lois universelles et plus libérales commenceront à s'établir d'elles-mêmes autour de lui et en lui. Ou bien les lois anciennes seront améliorées et interprétées en sa faveur dans un sens plus libéral – il vivra alors à un niveau plus élevé de l'existence. Plus il simplifiera sa vie, moins les lois de l'univers lui paraîtront complexes.

Thoreau, La Moelle de la vie, 500 aphorismes, trad. T. Gyllibeuf, Mille et une nuits.

dimanche 21 juin 2009

"Les Âges de la vie" de Caspar Friedrich

La grande redécouverte du romantisme aura été le lyrisme dont Jean-Michel Maulpoix s'est montré le théoricien éclairé (cf. lien). A l'acception traditionnelle - expression du sentiment personnel, il préfère la notion d'élan, de mouvement. Le lyrisme est un mouvement d'expansion, une recherche de la fusion du moi et du monde. Le lyrisme est la secrète aspiration de l'âme qui cherche à retrouver la plénitude de son existence dans l'ouverture au monde.
Caspar Friedrich est, à mon sens, le grand lyrique de la peinture romantique, il y a, dans ses toiles de véritables topoï, l'homme (la femme) est généralement vu(e) de dos et se laisse absorber dans la contemplation d'un paysage grandiose qui est, nul doute, dans l'instant de la contemplation, révélation. On songe évidemment au Voyageur au dessus de la mer de nuages qui semble atteindre la Jérusalem céleste.Le tableau ci-dessus (Les Âges de la vie), est tout aussi lyrique les personnages trouvent un écho à leur moi dans la représentation d'un bateau dont l'éloignement par rapport au rivage constitue une sorte de métaphore du temps qui passe. L'horizon, le couchant nous renvoient à la mort qui est aussi nouvelle naissance - le bateau aura beau dépasser l'horizon, il n'en continuera pas moins son voyage.
On ne peut que songer aux vers de Lamartine (1)
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle, emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais, sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?
La composition du tableau repose sur une symétrie inversée le triangle de terre sur lequel se retrouvent les personnages (Sans doute Caspar Friedrich lui-même - de dos -, son neveu tourné vers nous et ses trois enfants, Gustav Adolph, Agnès et Emma) s'oppose à l'océan, dominé par le ciel, l'ensemble formant un angle obtus qui permet le déploiement des bateaux tout en suggérant la profondeur d'une perspective qui est celle de la vie, elle-même.
Les deux premiers bateaux, au second plan, renvoient évidemment aux deux jeunes enfants, réunis au sommet du triangle, éloignés au contraire sur la rive, l'espace est pour eux sans limites, l'enfance est le temps du jeu, le temps de l'insouciance et non le temps des départ.
Le bateau central, dont la proue est tourné vers l'océan, s'apprête à partir, malgré la voilure qui se déploie, il constitue une verticale - au mépris de toute logique, les voilures de Friedich sont toujours plus hautes que larges et le bateau nous rappelle invariablement pas sa dominante verticale l'aspiration au ciel, à l'image de l'homme le bateau peut être un lien entre ciel et terre - ce bateau est l'image d'Agnès - la jeune femme assise auprès des deux enfants, le pont ouvert est une image de la féminité. La jeune femme elle même dégage une certaine sensualité, le dessin, la pose suggèrent des formes féminines, elle est tournée vers les enfants et donc d'une certaine manière vers l'idée de maternité. Le bateau qui la représente s'apprête à partir, de même que la jeune femme, sans doute.
Le neveu (la maturité) est tourné vers nous, ses centres d'intérêt sont plutôt terrestres, l'habit (notamment le haut de forme) signalent des préoccupations plus sociales que spirituelles. Son bateau est le quatrième en partant de la droite, il est déjà en mer, a déjà parcouru un bout du chemin. Quant au peintre lui même il s'est représenté, canne à la main, de dos, il est le plus ancré dans le triangle terrestre, son bateau est évidemment le plus éloigné, dont les contours commencent à s'estomper, il se dirige vers l'horizon.
Ce sont donc bien les âges de la vie que le peintre à mis en image (enfance, jeunesse, maturité, vieillesse). Je serais tenté de voir dans les bâtons qui parsèment le rivage à droite une allusion à l'énigme du Sphinx d'Oedipe (deux pattes à midi, trois pattes le soir...). Quoiqu'il en soit le tableau est une belle illustration du lyrisme tel que nous l'entendons, l'œuvre instaure un système d'échos entre les personnages et le paysage et se fait, elle même représentation d'une perspective intérieure, qui est celle du cheminement de la vie.
(1) Le Lac, Méditations poétiques, 1820.

lundi 15 juin 2009

L'Antinea de Forest, ou la vision de l'anima

Jean-Claude Forest, le créateur de la séduisante Barbarella, fut aussi l'illustrateur de quelques unes des couvertures les plus marquantes du Livre de Poche à ses débuts (Regain de Giono, Le Bruit et la fureur de Faulkner, L'Île au trésor de Stevenson, Orient Express de Graham Greene...) Il y a sans conteste un style Forest, un trait épais et marqué, une outrance dans les courbes ou les angles et malgré tout, une sensation de sérénité émane du dessin qui saisit l'apaisement d'après le drame ou son attente, dans un climat d'attention fataliste.
La couverture réalisée pour l'Atlantide représente l'héroïne de Pierre Benoit, Antinea, assise nue sur un drap vert (la couleur du mal), le regard baissé, dirigé vers un fauve menaçant que sa main semble retenir. Ce sont les seuls éléments de décor retenus par l'illustrateur puisqu'un clair obscur épouse le corps de la femme qui semble émerger de la nuit.
Cette prégnance de la nuit est essentielle, elle fait d'Antinea cette figure onirique dont Jung nous dit qu'elle est une parfaite incarnation de l'anima, l'archétype féminin de l'inconscient masculin. Comme tous les archétypes jungiens, l'anima est est une figure ambivalente, elle protège et console, prodigue l'ivresse de la sensualité et conduit l'homme dans les méandres de son propre inconscient. Mais elle est aussi redoutable, obsédante, la source de toutes les projections irraisonnées de l'inconscient. L'homme en proie à son anima ne contrôle plus son désir et se laisse absorber par la fascination qu'exerce sur lui l'archétype. L'Atlantide, au même titre que le She de Ridder Haggard est le roman de l'homme possédé par l'anima. On se souvient que les occidentaux qui parviennent au repaire de la reine Atlante sont conduits à leur perte par un amour irrationnel, Antinea a réuni dans une étrange salle mortuaires les sarcophages de ses amants morts d'amour.
Le dessin de Forest fait apparaître cette ambivalence en adjoignant à la belle Antinea ce Guépard menaçant dont la proximité avec sa maîtresse est signalée par un tracé circulaire qui épouse le corps de la belle Atlante, formant comme un accoudoir mais l'animal disparaît presque dans le coin inférieur droit. L'oeil est immédiatement attiré par les courbes et les zones d'ombres voluptueuses qui suggèrent la perfection féminine. Cette situation du sujet est néanmoins inhabituelle chez Forest qui fréquemment place ses héroïnes sur la droite, jouant de notre habitude de lecture qui va de la droite vers la gauche pour arrêter notre regard sur la femme, objet du désir.
Ici à l'inverse, notre regard plonge dans la nuit et revient : Elle ou la nuit. Le spectateur est ainsi plongé dans le même dilemme que les héros de Pierre Benoit. Antinea s'offre au regard, superbe apaisante, le guépard est un signe qu'on prend à peine le temps de considérer. Ne reste que la femme parée des attributs d'une féminité irrésistible et la promesse de la nuit, une parfaite illustration du concept de l'anima selon Jung.

lundi 25 mai 2009

Except the Heaven had come so near...


Except the Heaven had come so near -
So seemed to choose My Door -
The Distance would not haunt me so -
I had not hoped - before -

But just to hear the Grace depart -
I never thought to see -
Afflicts me with a Double loss -
'Tis lost - and lost to me -

Emily Dickinson, Une âme en incandescence, Cahier 33, 472, José Corti.

Si le Ciel ne s'était approché d'aussi près -
S'il n'avait semblé choisir Ma porte -
La distance ne me hanterait pas ainsi -
Je n'avais aucun espoir - avant -

Mais entendre seulement la Grâce qui s'en va -
Je ne pensais jamais la voir -
C'est subir une double perte -
Elle est perdue - Et perdue pour moi


Trad. S. Labbe


Illustration : L'Espoir de Klimt.

samedi 23 mai 2009

Un roman de formation emblématique, Jane Eyre de Charlotte Brontë

Séquence pédagogique publiée dans le n° 5-6 de la revue L'école des lettres en mai 2009, 63 p. disponible au format pdf sur le site de L'école des lettres.

Séance 1, objectif : situer le roman de Charlotte Brontë au regard d’une tradition romanesque et aborder succinctement la biographie de l’auteur.
Démarche : répondre individuellement ou par groupe de deux à un questionnaire en utilisant les ressources du C.D.I. puis élaborer une synthèse en mutualisant les réponses.
Test de lecture : Q.C.M. sur les deux premières parties du roman (chap. I à X)
Séance 2, objectif : comprendre les dimensions informative et symbolique d’une ouverture de roman. Lecture analytique du premier chapitre.
Séance 3, objectif : dégager les significations de l’espace dans les deux premières parties du roman. Élaboration par petits groupes de réponses à des questions ciblées puis rédaction d’une synthèse individuelle.
Séance 4, objectif : comprendre les fonctions d’une description à visée symbolique. Lecture analytique de la description
Séance 5, objectif : insérer des notations descriptives dans une courtes scène romanesque. Atelier d’écriture, analyse du travail de brouillon.
Séance 6, objectif : reconnaître et utiliser les expansions du nom. Identification des expansions à partir des travaux d’expression, manipulation à l’aide d’exercices.
Q.C.M. sur la deuxième partie du roman (chap. X à XXVII compris)
Séance 7, objectif : dégager connotations et allusions symboliques dans une scène romanesque d’une grande simplicité apparente.                                            Lecture analytique guidée.
Séance 8, objectif : comparer l’extrait de Jane Eyre à trois autres scènes de rencontre pour en mesurer l’originalité. Élaboration d’un tableau comparatif et rédaction d’une synthèse.
Séance 9, objectif : mesurer l’influence du roman gothique sur l’écriture du roman de Charlotte Brontë. Utiliser les recherches effectuées au cour de la première séance, et organiser un mini débat sur le personnage de Rochester.
Vérification de la lecture des chapitres XXVIII à XXXVIII (Résumé à trous)
Séance 10, objectif : comprendre comment un auteur réinvestit certains éléments de son expérience dans son œuvre de manière fantasmée. Revoir les caractéristiques de l’écriture autobiographique. Exploration collective du rapport de la biographie à l’œuvre en prenant appui sur la chronologie du livre et sur une série de documents. Identification d’un procédé d’écriture : l’intrusion du narrateur.
Séance 11, objectif : démontrer que l’œuvre est un roman de formation. Souligner la proximité du roman avec certains contes, constater la présence d’un thème central : la révolte et comprendre que les personnages féminins sont des modèles ou des repoussoirs pour Jane.

Evaluation : sujet d’épreuve de type brevet ayant pour objectif de réinvestir la plupart des notions abordées dans la séquence.

Les Fables de Florian à l'école des loisirs

Edition des Fables de Florian, l'école des loisirs, 15 mai 2009 

Contenu de l'édition
- Le "De la fable" de Florian , un essai qui servait d'introduction au recueil. 
- Les cinq livres dans chacun desquels nous avons prélevé un dizaine de fables, en prenant soin de garder la première et la dernière qui ont un effet structurant.
- Une chronologie de Florian
- Une dossier avec "Circonstances de composition", "Genèse et réception" du recueil, "l'art de la fable" chez Florian, une bibliographie et un index des noms propres.
- Les illustrations de Grandville.

Extrait du dossier 

Y avait-il moment moins judicieux pour publier des fables que ces derniers jours du mois de décembre 1792 ? Le procès du roi Louis XVI fait l’objet de toutes les conversations, occupe la une de toutes les gazettes, le public cultivé (nobles et grands bourgeois) a fui Paris. Rien ne laisse à penser qu’un recueil de fables ait quelque chance d’attirer l’attention.
Mais Florian est pressé, il a soif de reconnaissance : malgré son élection à l’Académie française en 1788, malgré le succès de ses comédies ou de ses pastorales, il n’a jamais obtenu l’approbation des critiques dans l’un de ces genres prestigieux, qu’à la suite des classiques du XVIIe, on considère désormais comme « nobles » (épopée, tragédie ou poésie didactique). Son roman épique, Numa Pompilius, a été un échec et la reine, à laquelle il avait pourtant dédicacé l’ouvrage, ne ménage pas son auteur : « Quand je lis Numa, aurait-elle confié, il me semble que je mange de la soupe au lait ».
En février 1792, sa décision est prise, il publiera ses fables avant la fin de l’année. «  Je m’occupe à présent, écrit-il à son oncle, de finir mon Recueil de fables. J’en veux cent, et je n’en ai que cent dix. Je vais en faire encore pour réformer ensuite toutes celles qui n’auront pas la taille. […] J’espère pourtant que l’année prochaine (s’il y a une année prochaine), mon régiment d’animaux passera la revue des inspecteurs et j’en suis assez content pour espérer beaucoup des critiques »… »1 La lettre indique clairement que Florian est en attente d’une reconnaissance critique. Sans doute aimerait-il échapper à cette image d’aimable auteur dont le nom n’est associé qu’aux afféteries de la comédie sentimentale ou aux mièvres idylles de la pastorale.


1 Lettres de Florian à son oncle, citée par J.L. Gourdin dans sa biographie de Florian (voir bibliographie).

Exploitation du recueil dans l'école des lettres 

Stéphane Labbe, "Les Fables de Florian ou l'art de conter gaiement", 56 p. : séquence didactique destinée aux classes de 4e, l'école des lettres, n° 2, 2009-2010.
Stéphane Labbe, "Analyse d'une illustration de J.-J. Grandville", "La carpe et les Carpillons", l'école des lettres, n° 2, 2009-2010.
Dominique Jolivet, Découverte d'un genre en 6e, la fable, , l'école des lettres, n° 2, 2009-2010.
Stéphane Labbe, Liaison 3e/seconde, "Le Grillon" de Florian, commentaire,  l'école des lettres, n° 5, 2012-2013.



jeudi 14 mai 2009

"Le Verrou" de Fragonard


Si la biographie de Fragonard est mal connue, ses tableaux, eux, sont connus de tous. Le Verrou vient fréquemment, dans les manuels, sur les couvertures du roman, illustrer les Liaisons dangereuses de Laclos, et sans doute : la célèbre scène qui évoque le viol de Cécile par Valmont. Les critiques se sont beaucoup interrogés sur l'interprétation qu'il convient de donner à la scène. Les amants viennent-ils de faire l'amour ? Non, ils vont s'y livrer! On a vraiment envie de dire : Qu'importe ! C'est ce que le tableau donne à voir qui importe. Que voyons-nous donc ?
Un jeune homme dans une position bien peu confortable, une dame qui semble tomber en pâmoison, un jeu de lumière étrange, aussi étrange peu-être que la position du verrou. Un lit défait, les commentateurs y voient toutes sortes de représentations fantasmées, probablement justes : le pied du lit semble un genou replié, les oreillers ont formes de seins, le drapé, au-dessus du lit figure une sexe féminin, etc. Tout cela est possible, voire probable.
Il est par ailleurs indiscutable qu'il y a une pomme dans la lumière, un vase renversé, dans l'ombre. Pomme qu'on a beau jeu de rattacher au fruit d'Adam et Êve. L'attitude de la jeune femme n'est guère plus enviable que celle de l'homme, figée pour l'éternité dans une cambrure douloureuse qui la fait repousser du pied le lit, écarter le buste de l'homme, ce qui donne nettement l'impression qu'elle n'est pas consentante - serait-elle évanouie ? Et nous revenons à Cécile.
Il s'agirait du prélude à un viol ? peut-être ! ce qui pourrait expliquer la pomme dans la lumière (le désir de l'homme) le vase dans l'ombre, cachée (symbole du désir féminin quant à lui éteint).
Et il y a tous ces drapés, Sollers nous rappelle que Fragonard était fils d'un marchand drapier que les étoffes n'ont pas de secrets pour lui. Tout semble effectivement drapé dans ce tableau, le lit, les meubles, les corps : symbolique de la richesse ou symbolique du linceul ? Ne sont-ce pas les draps qui donnent à voir, si l'on en croit les critiques, ce qui va ce passer ? Mais le viol, si viol il y a, est une mort ce à quoi renvoient les fleurs hors du vase.
Ne pas oublier que ce tableau est un pendant à une scène beaucoup plus traditionnelle, l'Adoration des bergers. Où tout s'inverse : extrême dévotion des hommes qui n'osent pas regarder la Vierge, arrière plan céleste, là où le réalisme commanderait un plan fermé. La lumière provient de l'intérieur, de l'enfant évidemment. A l'arrière-plan un Dieu curieusement humanisé, six angelots dans le ciel, Jésus constituant à l'évidence le septième, incarnation du spirituel. Il y a aussi un vide en ce tableau, halo lumineux, entre la vierge et le boeuf de même qu'il y a un vide dans le Verrou, le coeur du drapé au-dessus du lit sensé représenté le sexe féminin.
Deux vides antithétiques : ombre et lumière, destitution de la femme objet du désir, adoration de la femme d'où naît la lumière; fermeture de l'espace, ouverture à l'infini ; lumière sombre du désir, lumière diffuse de la sérénité.
Une question pour qui regarde ces deux oeuvres : vers où ?
Une réponse, pour ne pas rester sur un jeu de mots lacanien : le vide.



mardi 5 mai 2009

"Crime et expiation" de J.-J. Grandville

Crime et expiation est l’un des deux derniers dessins exécutés par Grandville avant sa mort. L’espèce de prescience qu’il en avait intrigue généralement beaucoup ses biographes, bien sûr le sort s’était acharné sur lui, la mort de ses enfants l’affecte particulièrement – le petit Georges, dernier né de son premier mariage décède en janvier 1847. Il n’empêche que ce décès demeure des plus mystérieux, Grandville disparaissant malgré tout en pleine santé. Crime et expiation paraîtra de façon posthume dans la revue, Le Magasin pittoresque, à laquelle il était destiné, en juillet 1847.
Laure Garcin(1) y voit « un testament et la récapitulation de ses échecs. », cette interprétation est évidemment plausible. La gravure illustre particulièrement bien l’idée souvent ressassée selon laquelle Grandville serait un précurseur de la bande dessinée. Le mouvement d’ensemble, sinusoïdal semble effectivement nous conter une histoire, Freud y aurait probablement décelé le contenu manifeste d’un rêve. Du combat mené entre les deux personnages, en haut à gauche au personnage qui, en bas à droite se précipite vers une croix blanche, nous pouvons affirmer, sans trop nous fourvoyer qu’il s’agit d’un itinéraire symbolique qui, probablement retrace la vie du dessinateur.
La scène initiale, le combat renvoie de façon assez probable à la « scène primitive freudienne ». On pourrait objecter qu’il est paradoxal de représenter la femme (mère de l’auteur) sous la forme d’un arbre, ce serait ignorer le symbolisme jungien qui fait de l’arbre un symbole essentiellement féminin (protecteur, agent de la transmission…), que l’on songe par exemple à Grand-mère feuillage dans le Pocahontas des studios Disney. Notre hypothèse se trouve corroborée par la croix noire située à proximité ou par la fontaine surmontée d’une urne funéraire. Nous savons que Grandville, dans l’esprit de ses parents, remplaça un frère aîné, décédé peu de temps avant sa naissance et qu’il fut même appelé, dans les premiers mois de sa vie, du prénom de ce frère aîné. Ce drame familial pourrait expliquer les larmes abondantes qui coulent de l’arbre.
Laure Garcin montre très bien dans son ouvrage que l’image est à lire comme une trajectoire qui conduirait le personnage du rêveur représenté par différents symboles (la fontaine, la récurrence d’un personnage traqué) d’une situation de quasi impuissance à la promesse d’une libération. Les eaux de la Fontaine initiale se dirigent vers la terre, la croix au départ est blanche. Alors que, dans la situation finale, les eaux de la fontaine semblent jaillir et rejoindre l’horizon et, de noire, la croix est devenue blanche.
Je ne suis pas sûr qu’on puisse donner de ce parcours une vision si optimiste, il me semble au contraire qu’impuissant à régler les nombreux conflits internes qui l’assaillaient, l’artiste ait fait le choix délibéré de la mort. De même, lorsque Laure Garcin dénie toute symbolique religieuse à cette œuvre – elle juge Grandville trop éclairé pour avoir recours au symbole religieux – elle se trompe ignorant la dynamique jungienne de l'inconscient - Jung a parfaitement démontré que la symbolique religieuse ne concerne seulement les personnalités dont l'existence consciemment est influencée par la religion.
Nous ne savons que peu de choses des rapports que Grandville entretint avec ses parents, avec sa mère en particulier. Laure Garcin, s’appuyant sur un dessin réalisé par Grandville, alors qu’il avait quinze ans, en induit assez justement qu’il devait percevoir sa mère comme un personnage autoritaire et dépourvue de fantaisie, sans doute totalement insensible à ses dons artistiques. On peut de fait interpréter la présence de l’œil, à la fois fermé et ouvert dans une balance puis résolument ouvert comme l’œil d’une mère castratrice à laquelle tente d’échapper le rêveur. La colonne brisée en bas à gauche, confirme cette hypothèse. Une lecture religieuse peut aussi nous renvoyer (de façon anticipée) à la Légende des siècles :
« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Il n’y aurait rien d’extraordinaire, étant donné les circonstances de sa naissance, à ce que Grandville se soit ressenti comme un nouveau Caïn. Son cas n’est pas sans faire penser à celui de James Barrie, l’auteur de Peter Pan, qui éprouva si douloureusement la douleur maternelle quand elle perdit son fils (frère aîné aîné de Barrie) qu’il en prit la décision de ne pas grandir. Il est à noter que sa trajectoire est tout aussi parsemée de décès que celle de Grandville.
Les mains qui sortent de terre, en haut pourraient donc signifier le désir de faire revivre Abel et l’itinéraire de notre artiste rencontrerait un mythe de l’inconscient collectif. La chute dans l’eau, la rencontre du monstre, figuration d’une mère chtonienne relèvent aussi des symboles mythologiques. A cette rencontre, l’artiste ne semble devoir son salut qu’à la croix blanche, symbole christique, symbole aussi de la mort et ce d’autant mieux que la fontaine, située au fond semble constituer une sorte d’écho atténué à la croix dans un autre monde. Et c’est ici Baudelaire qu’il nous faudrait citer, comme si à l’intensité des conflits intérieurs qui le rongeaient, Grandville n’avait su trouver d’autre issue :
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte!

Nous voulons, tant ce feu qui nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau !

(1) Laure Garcin, J.J. Grandville, révolutionnaire et précurseur du mouvement, Eric Losfeld, 1970.

lundi 4 mai 2009

La Sauterelle et le Grillon

Keats, mort à vingt-six ans de la tuberculose, appartient à cette génération romantique dont les plus grands talents disparaissent au faîte de la gloire, Shelley, Byron... La destinée de Keats fut plus obscure que celle de ses aînés, très tôt orphelin, il évolue dans cette Angleterre redoutable que décrivent les romans de Dickens. Au pensionnat, il se passionne pour Shakespeare, apprend le latin en autodidacte. Les mythes grecs nourriront sa poésie (Endymion, Hyperion), on lui doit aussi de très belles oeuvres lyriques dont la fameuse Ode au Rossinol. La "Sauterelle et le Grillon" est un sonnet qui développe le thème de l'Ode au rossignol, la permanence de la poésie dans une monde en perpétuel mouvement.

On the Grasshopper and the Cricket

The poetry of earth is never dead :
When all the birds are faint with the hot sun,
And hide in cooling trees, a voice will run
From hedge to hedge about the new-mown mead ;
That is the Grasshopper’s - he takes the lead
In summer luxury,- he has never done
With his delights; for when tired out with fun
He rests at ease beneath some pleasant weed.
The poetry of earth is ceasing never:
On a lone winter evening, when the frost
Has wrought a silence, from the stove there shrills
The Cricket’s song, in warmth ever,
And seems to one in drowsiness half lost,
The Grasshopper’s among some grassy hills.
30 décembre 1816.


De la sauterelle et du grillon

La poésie de la terre, ne meurt jamais :
Quand tous les oiseaux accablés par un soleil torride
Se dissimulent à l’ombre des feuillages, une voix s’élève
Et parcourt les haies, les prés nouvellement moissonnés;
C’est le chant de la sauterelle qui donne le la
Dans la splendeur de l’été – jamais il n’y eut
Tels délices et lorsqu'elle est fatiguée de s’amuser,
Elle se repose sous quelque roseau accueillant.
La poésie de la terre ne cesse jamais :
Par une soirée d’hiver solitaire, quand le gel
A tout réduit au silence, la voix du grillon
Stridente, résonne et s’amplifie de la chaleur du foyer,
Elle semble pour qui, somnolant doucement, s’adonne à la rêverie
Le chant de la sauterelle qui court à travers champs sur la colline.

Trad. S. Labbe

dimanche 12 avril 2009

Résurrection par Le Tintoret


Cette résurrection du Christ fait partie du gigantesque ensemble réalisé par Le Tintoret à la Scuoala di San Rocco. Thierry Maugenest dans un petit roman à suspens bien documenté et bien ficelé - Venise.net (1) - raconte comment Jacopo Robusti enleva le marché à ses concurrents (dont Véronèse). Alors que tous les peintres sollicités avaient apportés des esquisses, le Tintoret effectua en quelques jours une toile qui émerveilla les commanditaires et lui fit remporter le marché.
L'anecdote signale la volonté de conquête du célèbre peintre. A-t-il réellement été l'élève du Titien? Une chose est certaine, très vite sa réputation surpasse celle de son illustre aîné. Mais Le Tintoret semble aussi marquer une étape dans l'histoire de l'art, un pas de plus en direction de cette humanisation (laïcisation?) du sacré qui marque l'histoire de l'art au XVIe siècle.
Le christ surgit ici du tombeau en un mouvement extrêmement volontaire, les anges sont comme débordés par cette puissance. La composition par ailleurs s'avère extrêmement intéressante : le mouvement du Christ qui va vers la gauche, comme s'il entrait donc dans le tableau est un mouvement de retour à la terre. Ressusciter n'est donc pas partir.
Le triangle semble servir de principe récurrent à la composition de l'ensemble : le haut du tableau, le côté doit et une diagonale forment un premier triangle : la sphère d'action du christ qui bouscule les anges. Un deuxième triangle se construit donc en symétrie inverse et représente la sphère d'action des hommes, ce triangle est lui même sécable en deux : triangle inférieur, les gardes dorment, dans la pénombre, indifférents à la résurrection; triangle supérieur, les femmes penchées comme éblouies par la lumière du levant, écho de la résurrection. Deux manière de réagir à cet acte fondateur : se laisser éblouir ou l'ignorer.
Noter l'importance de la terre sur la diagonale, comme une cloison qui semble inviter à ne pas mélanger les plans céleste et terrestre, à lire cette résurrection comme un symbole, un symbole fort au sens daumalien du terme - le symbole EST ce qu'il représente. Une très belle œuvre, quoiqu'il en soit où l'on retrouve tout ce qui fait la modernité du Tintoret, la ferme délicatesse du trait à la Michel Ange, le goût pour les jeux de lumières fastueux, le mouvement imprimé aux corps qui bien évidemment dit ici la vie retrouvée.

(1) Thierry Maugenest, Venise.net, Liana Levi, 2003. L'auteur juxtapose deux intrigues qui finiront par se rejoindre : l'une qui met en scène le Tintoret et l'autre qui traite d'une enquête sur une série de meurtres par un inspecteur vénitien.

mercredi 8 avril 2009

Water, is taught by thirst...


Water, is taught by thirst.
Land - by the Oceans passed.
Transport - by throe -
Peace - by its battles told -
Love, by Memorial Mold -
Birds, by the Snow.

Emily Dickinson, Y aura-t-il pour de vrai un matin, "Cahier 4", (93), Corti, 2008

L'eau s'enseigne par la soif.
La terre - par les Océans traversés.
L'exaltation - par les angoisses -
La paix par la saga de ses batailles -
L'amour par la Mémoire du Moule -
Les oideaux par la Neige.

Trad. Stéphane Labbe.

mercredi 25 mars 2009

Une Annonciation de Fra Angelico


Fra Angelico a plusieurs fois peint des scènes d'annonciation; mais celle-ci est particulière . L'Ange ne vient pas annoncer la vie mais la mort. Dans les versions classique le jardin sur la gauche est le jardin d'Eden. Le frère (Fra) signifie par là le lien de causalité entre ancien et nouveau testaments qui hante toute la théologie chrétienne du Moyen-Âge et de la Renaissance. La naissance du Christ est réparation. La conception sans tâche du Christ efface la dégustation du fruit maudit par Eve et Adam.
Rien de tel dans ce tableau, le jardin - s'il s'agit d'un jardin - est déporté au delà de la palissade et on ne saurait dire s'il s'agit du jardin d'Eden. La perspective s'est inversée et nous fait voir l'Annonciation de l'intérieur. Ce tableau semble signaler le basculement qu'évoque Erwin Panofsky(1) : nous sommes passés du point de vue théocentriste (point de vue de Dieu) au point de vue humain.
Nous ne voyons plus l'histoire de l'humanité mais une histoire, celle de Marie engagée dans un entretien où chacun des protagonistes semble faire preuve d'un immense respect pour l'autre. L'ange s'est humanisé, il est vêtu de rose (le rouge de l'incarnation et le blanc de la pureté céleste).
L'intérieur de la Maison constitue le cadre essentiel, vide, serein - c'est une image de l'âme - à la fois ouvert et fermé. La pièce du fond qui autorise le retrait possède aussi une ouverture sur le monde. Il y a dans tout cela une profonde unité. L'acceptation d'un destin à la fois glorieux et tragique naît de cette unité intérieure et la jeune femme arbore une expression à la fois douloureuse et sereine, étrange paradoxe que le peintre rend on ne sait comment. Marie, une nouvelle fois, accepte son destin, un au-delà figuré par l'autre côté de la palissade mais aussi par l'ouverture au fond de la perspective.


(1) La perspective comme forme symbolique et autres essais, Minuit, 1976.

mardi 24 mars 2009

Quelques aphorismes d'Oscar Wilde

Les femmes sont faites pour être aimées pas pour être comprises.
*
Recommander aux pauvres d'être économes est à la fois grotesque et insultant. cela revient à demander à un homme qui meurt de faim de manger moins.
*
Les amateurs de musique sont totalement déraisonnables. Ils nous demandent d'être parfaitement muets au moment ou nous aimerions être absolument sourds.
*
J'adore les scandales qui concernent les autres, mais les scandales qui me concernent ne m'intéressent pas. Ils n'ont pas le charme de la nouveauté.
*
Dans un temple tout le monde devrait être sérieux à l'exception de l'objet du culte.
*
On peut résister à tout sauf à la tentation.

Oscar Wilde, Aphorismes, trad. de Bernard Hoepffner, Mille et une nuit, 1995.

lundi 23 mars 2009

Locked gates de Kathleen Raine


The locked gates

Everywhere the substance of earth is the gate that we cannot pass.
Seek in Hebridean isles lost paradise,
There is yet the heaviness of water, the heaviness of Stone
And the heaviness of the body I bring to this inviolate place.
Foot sinks in bog as I gather white water-lilies in the tarn,
The knee is bruised on rock, and the wind is always blowing.
The locked gates of the world are the world's elements,
For the rocks of the beautiful bills hurt, and the silver seas drown,
Wind scores deep record of time on the weathered boulders,
The bird's hot heart consumes the soaring life to feather and bone,
And heather and asphodel crumble to peat that smoulders on crofters fires.

Kathleen Raine, Collected Poems, Counterpoint, 2001.


Les Portes closes

La substance de la terre est partout le portail que nous ne pouvons franchir.
Aux Îles Hébrides, je cherche le paradis perdu,
Il y a la pesanteur de l'eau, la pesanteur de la pierre
Et la pesanteur du corps que je conduis en ce lieu inviolé.
Le pied s'enfonce dans la vase comme je récolte des nénuphars sur le lac,
Le genou est meurtri par la roche, le vent souffle toujours.
Les portes closes du monde, ce sont les éléments de ce monde,
Car les rochers des collines superbes meurtrissent, et les mers d'argent noient,
Le vent, à toute vitesse, écorche les galets burinés,
Le cœur fiévreux de l'oiseau consume sa vie aérienne, jusqu'à la plume et l'os,
Et la bruyère et l'asphodèle se désagrègent, tourbe qui se consumera aux feux des pauvres.

Trad. Stéphane Labbe

dimanche 15 mars 2009

A mon seul désir

De retour de Paris, il me restera curieusement de ce séjour la vision de cette fameuse Dame à la licorne. Contemplation, recherche, le mystère reste intact. Qu'est-ce qui s'y dit, s'y dévoile et s'y dérobe?
Oeuvre mystérieuse, messagère d'un autre temps et dont on pressent que le message qu'elle veut délivrer relève de l'intemporel.
Observons le décor, une sorte d'île verdoyante, deux groupes d'arbres symétriques en nombres et en tailles mais dont les essences diffèrent. Deux fois quatre... La quaternité, quatre! le chiffre relève de la perfection, du moins en ce monde.
Une tente vide, au fronton : l'inscription "à mon seul désir". La tente est bleue couverte de flammèches qui me font penser aux représentations traditionnelles de l'Esprit saint, un héraldiste me donnerait sans doute une définition prosaïque de ce signe mais je ne veux pas l'entendre. Le vide et l'Esprit se conjuguent pour former "mon seul désir".
L'Unique.
Que fait-elle la Dame? Elle prend ou se dessaisit? Je veux y voir quelque chose qui tienne au renoncement, à la paix retrouvée de l'esprit qui, ayant compris le prix des désirs insatisfaits, se tourne vers un vide salvateur.
Conséquence : la vie s'équilibre; lion et licorne se mettent au garde-à-vous, sexe et pureté, vaillance et instinct de survie, force et harmonie, destruction et beauté.
Le quatrième arbre s'épanouit, tisse ce lien entre ciel et terre, passé, présent et avenir. Les animaux dont la présence est acceptée dans le jardin insulaire trouvent un écho dans le ciel.
Et la dame, de rouge vêtue, habite en sa tente bleue.

Lien vers le site du musée de Cluny, musée national du Moyen-Âge :

samedi 7 mars 2009

Actualité d'Oscar Wilde

Après Florian et les Brontê me voici sur les traces d'Oscar Wilde! L'Ecole des loisirs s'apprête à mettre sur le marché une nouvelle traduction du Portrait de Dorian Gray, livre culte s'il en est! Boris Moissard est l'auteur de cette traduction qui devrait permettre aux adolescents d'entrer dans l'univers complexe et raffiné de l'ami Dorian. Sans affadir l'oeuvre, il parvient à restituer la complexité de l'intrigue et la virtuosité stylistique de l'auteur tout en allégeant le roman des nombreuses considérations sur l'art qui viennent souligner la dimension allégorique de l'histoire.
Au-delà de l'anecdote fantastique, - mais est-ce vraiment du fantastique ? on rappellera qu'à juste titre, Tororov voit en l'allégorie une limite à la crédibilité du surnaturel - le roman pose de nombreux problèmes qui certainement intéresseront la jeunesse. En premier lieu, le problème du mal que Wilde expose dans une perspective quasi existentialiste - "je me construis par mes actes". Il me semble que cette question du mal revient en force hanter la littérature de jeunesse : il y a eu Harry Potter que ses rapports intimes avec cette figure personnifiée du mal qu'est Voldemort ont inquiété tout au long des sept tomes de la sage; il y a la jeune Bella de Stephenie Meyer qui, par le biais du vampirisme explore sa propre part d'ombre. Le Dorian Gray de Wilde se présente aussi à l'évidence comme l'un de ces expérimentateurs de l'ombre mais à l'inverse d'Harry Potter qui sort victorieux de l'expérience Dorian Gray succombe à l'attrait maléfique du portrait - du narcissisme donc.
La question de la création artistique est aussi au coeur du roman : Wilde y a transposé ses propres interrogations sur le rapport entre élan créateur et sexualité. S'il anticipe ainsi la réflexion freudienne, il me semble aussi pressentir les recherches de Jung : la mort de Sybil Vane (figure de l'anima) est aussi le début d'une descente aux enfers qui n'autorisera aucune rédemption. Coupé de son âme Dorian Gray n'est plus qu'un automate social livré aux aléas d'une vie sans véritable saveur.
On trouvera par ailleurs dans le roman de Gyles Brandreth, Oscar Wilde et le jeu de la mort, publié en 10/18 un saisissant portrait de notre auteur. Outre une intrigue parfaitement menée, Brandreth recrée avec jubilation la figure d'Oscar Wilde avec lequel on sent qu'il entretient un rapport passionné. Mettre en scène un personnage aussi truculent était un véritable défi, Brandreth s'en tire avec les honneurs. Son héros pétille d'intelligence, distille les aphorismes avec un sens de la répartie jamais mis en défaut, c'est un Wilde humain, parfois sentencieux mais toujours drôle dans l'ironie que ressuscite notre auteur. On appréciera de croiser le rude Conan Doyle qui fut l'ami sincère de Wilde et je ne sais si l'on doit accorder crédit à l'anecdote qui ferait de l'auteur du portrait de Dorian Gray l'inspirateur de Mycroft Holme. J'avais choisi ce roman afin de trouver la motivation pour lire l'une des nombreuses biographies de Wilde, prélude nécessaire à un travail sur le roman. C'est gagné, j'ai effectivement envie d'en savoir plus sur Wilde mais je me laisserais volontiers aller à lire le second opus des aventures imaginées par Brandreth.

Un article intéressant du Magazine littéraire sur Brandreth :


http://www.magazine-litteraire.com/content/recherche/article?id=12870

mercredi 18 février 2009

Les soleils d'Emily Dickinson

Encore un petit poème d'Emily Dickinson (1830-1886), jeune femme étonnante. Elle n'a presque rien publié de son vivant, quelques poèmes épars dans des revues. Quelques voyages à Boston, Philadelphie et Washington exceptés, elle ne quitte pratiquement jamais sa petite ville natale Amherst. Elle aura toute sa vie durant une propension à tomber amoureuse des hommes qu'elle approche mais finit sa vie seule. Elle entretient avec ses proches et avec le critique Thomas Wentworth Higginson qu'elle considère (hélas!) comme son maître - il faut dire que le maître n'avait pas vu le génie de l'élève et lui déclara tout de suite que ses poèmes étaient "impubliables" - une correspondance passionnée, à la tonalité tantôt humoristique, tantôt lyrique - certaines lettres livrent même une introspection des plus poignante. A partir de 1864, Emily ne quittera plus Amherst, ni même la propriété familiale, elle observe le monde de ce point fixe, qu'est Amherst et recueille ses poèmes dans des cahiers qu'elle coud à la main.


The longuest day tat God appoint...

The longest day that God appoint
Will finish with the sun.
Anguish can travel to it's stake,
And then it must return.

Pièce 1153, in Emily Dickinson, Car l'adieu c'est la nuit, Poésie Gallimard, 2007.

Le jour le plus long que Dieu ait fixé
Finira en même temps que le soleil.
L'angoisse peut circuler jusqu'à ses racines
Il lui faut ensuite s'en retourner.

Essential Oils

Essential Oils - are wrung -
That Attar from the Rose
Be not expressed by Suns - alone -
It is the gift of screws -

The General rose - decay -
But this - in Lady's drawer
Make Summer - When lady lie
In Ceaseless Rosemary.

Les huiles essentielles - sont extraites
Quintessence de la Rose
Que le soleil ne peut prodiguer - seul -
C'est le don de l'écrou -

Toute rose, parce que rose - se fane -
Cette fragrance - dans le tiroir de la femme
Fabrique l'été - quand repose la femme
Dans la permanence du romarin.

Pièce 772, in Emily Dickinson Car l'adieu c'est la nuit, Poésie Gallimard, 2007.
trad. Stéphane Labbe
Lien vers le Emily Dickinson's museum :

http://www.emilydickinsonmuseum.org/

mardi 3 février 2009

L'aviateur de Yeats

William Butler Yeats est l'un des plus grands poètes du XXe siècle (1865-1939). Prix Nobel de littérature en 1923, il chante dans son oeuvre son attachement à la terre d'Irlande dont il ressuscite parfois les mythes. Sa poésie, mystique et exaltée se ressent de l'influence romantique mais témoigne d'une liberté et d'une puissance rarement atteintes en ce siècle qui eut tant de mal à simplement admirer.

An irish airman foresees his death

I know that I shall meet my fate
Somewhere among the clouds above ;
Those that I fight I do not hate
Those that I guard I do not love ;
My country is Kiltartan Cross,
My countrymen Kiltartan’s poor,
No likely end could bring them loss
Or leave them happier than before.
Nor law, nor duty bade me fight,
Nor public man, nor cheering crowds,
A lonely impulse of delight
Drove to this tumult in the clouds;
I balanced all, brought all to mind,
The years to come seemed waste of breath,
A waste of breath the years behind
In balance with this life, this death.

The wild swans at Coole, 1919.

Un aviateur irlandais pressent son trépas

Je le sais, je rencontrerai mon destin
Quelque part, là-haut, par dessus les nuages;
Je n'ai pas de haine envers ceux que je combats,
Et je n'aime pas ceux pour qui je me bats;
Mon pays à pour nom Kiltarton Cros,
J'ai pour concitoyens, les pauvres de Kiltarton.
Rien ne pourrait les rendre plus démunis
Ni même leur apporter un quelconque bonheur,
Ni les lois, ni le devoir ne m'ont conduit au combat
Ni les hommes politiques ou les clameurs de la foule;
L'impulsion solitaire de la joie seule,
M'a amené à ce tumulte des nuages;
J'ai tout bien soupesé, tout réfléchi,
Les années à venir ne me semblaient que gaspillage
De même que gaspillage avaient été les années passées
Au regard de cette vie, de ce trépas.

Les Cygnes de Coole, 1919. Trad. Stéphane Labbe

lundi 19 janvier 2009

Kathleen Raine, le monde, le feu, le néant

Kathleen Raine (1908-2003), sa poésie s’inscrit dans la filiation de Blake, d'E. Brontë et de W.B. Yeats. Elle est, au XXe siècle, l’un des exemples les plus accomplis de ce lyrisme qui fonde toute démarche poétique authentique. Son autobiographie (Adieu prairies heureuses, Le Royaume inconnu) qui a été publié chez Stock dans les années 80, met aussi en oeuvre cette exigence de vérité et d’absolu qui sous-tend sa poésie. Elle est aussi l’auteur d’essais sur Blake et Yeats qui révèle autant l’intelligence complice qu’elle a de ces poètes que sa propre poétique…

THE WORLD

It burns in the void,
Nothing upholds it.
Still it travels.

Travelling the void
Upheld by burning
Nothing is still.

Burning it travels.
The void upholds it.
Still it is nothing.

Nothing it travels
A burning void
Upheld by stillness.


LE MONDE

Il brûle dans le vide,
Rien ne le soutient.
Il voyage immobile.

Arpenteur du vide
Que la flamme maintient
Rien n’est immobile.

Il voyage brûlant,
Étayé par le vide
Arrêté, il n’est rien.

Il est le vide en mouvement
Le vide brûlant
Que maintient l'inertie

Kathleen Raine, « The World », La Pythonisse, 1943, trad. Stéphane Labbe

Article intéressant sur Kathleen Raine, dans "Nouvelles clés"
http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=551/