Révision

La plupart des articles (traductions exceptées) ont été révisés au cours de l'automne 2014, d'où certains anachronismes au regard de la date de publication.

mardi 12 juillet 2011

Pour célébrer Hammett

Hammett est mort il y a cinquante ans.
Cantonné dans le genre mineur – le «mauvais genre» du roman noir, il aura pourtant exercé sur la littérature générale une influence considérable. Les auteurs de romans policiers, bien sûr, lui sont redevables (Chandler, Cain, McDonald, Simenon), mais aussi Hemingway, Steinbeck, et sans doute, de manière indirecte, Camus ou Duras.
 Hammett a peu écrit, on lui doit cinq romans et une cinquantaine de nouvelles. Le cinquantenaire de sa mort aura au moins eu la vertu d’amener les éditions Gallimard à revoir la traduction des romans. Publiés dans les années cinquante dans la mythique « Série noire », les traductions de Marcel Duhamel et Henri Robillot s’éloignaient considérablement du texte original, tant par le style que par les coupures opérées. Les nouvelles traductions dues à Pierre Bondil et Nathalie Beunat, universitaire spécialiste de l’œuvre, évitent l’argot surannée des années cinquante et restituent le texte dans son intégralité.

http://www.ecoledeslettres.fr/blog/litteratures/pour-celebrer-dashiell-hammett/



lundi 11 juillet 2011

La Juliet de Waterhouse

On commence enfin à reconnaître le génie de Waterhouse qu'une exposition récente au musée de Montréal a permis de redécouvrir. Sa Juliet, celle de Shakespeare évidemment, fut exposée en 1898, alors que le peintre était déjà reconnu. L'influence préraphaélite est patente ici comme dans l'ensemble de son oeuvre : elle se manifeste non seulement dans le choix des sujets mais aussi dans cette façon de fixer (voire figer) une scène.
Juliette semble ici arrêtée, comme suspendue en un bref moment de méditation. Que faire? Roméo s'est exilé, elle même doit épouser un homme qu'elle n'aime pas. Elle se rend chez le frère Laurent mais, est-ce la bonne décision?
Le décor, plus vénitien que véronais, cerne l'héroïne, qui probablement longe l'Adige, dans la pierre. Il n'y a plus d'horizon pour Juliette qui de surcroît semble vouloir aller à contre courant - le courant du destin?
Le peintre a manifestement su rendre sa jeunesses et sa beauté : les traits sont fins, l'oeil rêveur, la bouche délicatement ourlée, la chevelure opulente est retenue par un mince cerceau doré élégant et l'héroïne tient à la main un "collier bleu" (sous-titre du tableau) - on aimerait y voir un présent de Roméo - l'objet occupe le centre du tableau et forme un angle qui s'oppose à la convergence des lignes de force vers lesquelles s'oriente la pierre. On en déduira aisément une lecture symbolique qui opposerait amour et traditions patriarcales mais il nous faudrait davantage d'éléments historiques pour étayer une telle hypothèse.
Juliette est à la fois élégante et fragile, la coupe de la robe renvoie évidemment à l'univers médiéval, la symbolique des couleurs à l'histoire. Le rouge des manches tranche sur le blanc virginal. Juliette n'est plus vierge (d'où ce rouge emblématique du désir) et ce moment de solitude a lieu après la scène qui a opposé Juliette à ses parents, après la scène durant laquelle Juliette s'est rendue compte que même sa confidente la nourrice, la lâchait. Elle est désormais seule face à son destin, seule face à la mort; le ciel lui même semble improbable : noter qu'il n'occupe qu'un espace restreint au dessus de la tête de Juliette.
Waterhouse s'avère donc un lecteur perspicace de Shakespeare, en représentant Juliette seule, il comprend qu'elle est la véritable héroïne de la pièce, c'est effectivement elle qui affronte l'ordre des pères. En la figeant dans un univers de pierre il préfigure son destin et oppose de façon expressive la vie du corps, et sa fragilité, à l'éternité minérale qui symbolise les lois ancestrales : la ville n'a-t-elle pas été construite par ces hommes qui maintenant imposent leurs lois?

samedi 9 juillet 2011

The organ swells, the trumpet sounds...

Voici un poème d'Emily Brontë, écrit, d'après Virginia Moore (l'une des ses biographes) à Low Hill, une école située non loin d'Halifax où elle devait enseigner au cours de l'année 1838. Il semble qu'Emily connut cette année-là des troubles d'ordre sentimentaux mais l'objet de ces désordres réduit tous ses biographes à d'incessantes conjectures.

The organ swells, the trumpet sounds,
The lamps in triumph glow;
And none of all those southands round
Regard who sleep below.

Those haughty eyes that tears should fill
Glance clearly, cloudlessly;
Those bounding breasts that grief should thrill
From thought of grief are free.

His subjects and his soldiers there
They blessed his rising bloom;
But none a single sigh can spare
To breathe above his tomb.

Comrades in arms, I've looked to mark
One shade of feeling swell,
As your feet stood above the dark
Recesses of his cell.

Le son de l'orgue s'élève, les trompettes retentissent,
Les lampes, triomphales, brillent;
Et nul, à l'entour, parmi ces milliers d'hommes,
Ne considère qui dort au-dessous d'eux.

Ces yeux hautains que les larmes devraient emplir
Reflètent la clarté, sans nuages
Ces seins rebondis que la douleur devrait étreindre
Échappent à la pensée même de la douleur.

Ses sujets et ses soldats, ici-même,
Ont béni la fleur de son ascension nouvelle;
Mais nul n'a seulement un soupir,
A exhaler sur sa tombe.

Frères en armes, j'ai cherché la marque,
L'ombre d'un regret,
Alors que vos pieds foulaient les ténèbres
De son cachot caverneux.

Le poème est cité dans la biographie de Virginia Moore, Gallimard, 1939.

Trad. S. Labbe.

Ill. Emily Brontë interprétée par I. Adjani dans le film d'A. Téchiné, 1979.

vendredi 8 juillet 2011

"Quatre soeurs", "Enid" de Malika Ferdjoukh

Séquence destinée aux classes de sixième, publié dans le n° 7-8 de l'Ecole des lettres (juin 2011). La liste de lecture recommandée par le ministère de l'éducation nationale, publiée depuis la parution de cet article recommande la lecture d'Enid pour les classes de cinquième. La séquence proposée est parfaitement adaptable à ce niveau. Le roman de Malika Ferdjoukh, premier volume d'une tétralogie, est une réussite : vivacité de l'intrigue, inventivité verbale, variété des tonalités ponctuées par un humour joyeux... A un lecteur qui déplorait que le roman fût une lecture pour fille, l'auteure devait répondre "C'est un livre pour les filles et... pour les garçons intelligents."

Étape 1 : Étude de texte, ouverture du roman. Avec l’étude de l’ouverture on fera découvrir le procédé de la focalisation interne et on analysera comment se mettent en place un univers, un personnage.
Étape 2 : Expression, rédaction d’une ouverture de roman  La comparaison des quatre ouvertures de roman de la tétralogie permettra d’approfondir la notion de point et d’initier un exercice d’expression écrite.
Étape 3 : Étude de la langue, la phrase non verbale. L’utilisation judicieuse que fait Malika Ferdjoukh des phrases non verbales nous conduira à interroger le statut des ces phrases. Au lieu de nous borner à l’habituel constat qu’une phrase non verbale est une phrase sans verbes nous mettrons en évidence les modalités de ses constructions syntaxiques et son utilité stylistique.
Étape 4 : Étude de texte, le coucher à la Vill’Hervé, p26-29. L’étude de ce texte permettra d’aborder deux des thématiques essentielles du roman : les relations sororales et le surnaturel, ces deux thèmes convergeant vers une thématique plus profonde qui est celle du deuil.
Étape 5 : La construction du personnage, les cinq sœurs d’après les deux premiers chapitres. On se servira des deux premiers chapitres pour montrer que la construction d’un personnage résulte d’un processus complexe qui conduit le lecteur à synthétiser et décrypter de multiples sources
d’informations.
Étape 6 : Étude de texte, la dispute entre Hortense et Bettina, p. 52 à 55. La scène de la dispute permettra de réinvestir un élément déjà étudié au cours de l’année (le schéma narratif), de préciser la notion de scène romanesque et d’analyser le personnage de Colombe qui fait ici sa première apparition.
Étape 7 : La rivalité Colombe / Bettina, fil directeur de l’intrigue. On montrera, au cours de cette séance, en quoi l’opposition Colombe / Bettina constitue l’un des fils essentiels de l’intrigue romanesque. Alors que l’une personnifie tous les défauts de l’adolescence l’autre incarne une forme de perfection, voire un idéal.
Étape 8 : Étude de texte, La résolution d’un mystère, p. 122 à 125. L’analyse du texte permettra de mettre en évidence l’autre fil directeur du récit (la quête de Swift), de montrer que le roman se rattache par certains aspects au genre de l’ « étrange » et d’introduire la double visée initiatique et poétique de l’écriture.
Étape 9 : Analyse de quelques uns des centres d’intérêt majeurs du roman. On proposera quelques pistes d’analyse qui pourront être abordées soit par le biais d’exposés, soit par l’élaboration de questionnaires. L’étude du surnaturel, des dimensions initiatique et poétique du roman, permettront de montrer qu’une œuvre de littérature pour la jeunesse peut s’avérer aussi riche qu’une œuvre de littérature générale.

Evaluation : Sujet d’expression écrite. On proposera la rédaction d’une scène avec pour contrainte grammaticale l’utilisation de phrases non verbales.

Les quatre fille du pasteur March, de Louisa May Alcott

Article publié dans le n° 7-8 de l'Ecole des lettres, juin 2011 (année 2010-2011 sur le site), http://www.ecoledeslettres.fr/index.php

Oeuvre de littérature jeunesse pour les sixième, roman du XIXe qui se signale par sa portée idéologique pour les quatrièmes, récit d'enfance en grande partie autobiographique pour les troisièmes, Les quatre filles du Pasteur March est un roman qui mérité d'être redécouvert. J'ai, de mon côté, été positivement étonné par la richesse de cette oeuvre qui me semblait assez anecdotique - il faut dire que certaines transpositions cinématographiques n'ont pas aidé à la faire reconnaître en tant qu'oeuvre littéraire.

Étape 1 : Réflexion sur un titre. Il s’agira, à travers cette séance de montrer, en s’appuyant sur la préface de Malika Ferdjoukh, comment le monde francophone n’a eu de Little Women et, pendant très longtemps, qu’une version édulcorée.
Étape 2 : Lecture analytique de l’ouverture. On saisira à travers l’étude de cette ouverture, l’une des caractéristiques formelles du roman à savoir la polyphonie énonciative, on pourra entamer avec des classes de quatrième troisième une réflexion sur les points de vue narratifs.
Étape 3 : L’intertextualité dans Les quatre filles…   Outre l’intérêt qu’il y a de faire comprendre la notion d’intertextualité, on approfondira le sens de la référence à Bunyan heureusement restituée par la traductrice et qui constitue l’un des fondements idéologiques de l’entreprise romanesque.
Étape 4 : Dictée préparée. La séance d’orthographe qui prend appui sur un extrait du tome 2 permettra d’aborder le rôle et la conception de l’écriture dans la vie de Louisa M. Alcott qui évidemment s’est identifiée à son héroïne. On reviendra avec une classe de sixième sur les difficultés du passé simple et sur quelques problèmes d’homophonie.
Étape 5 : Lecture analytique d’un extrait du chap. 5 « Gros fardeaux. »: la lecture analytique de
l’extrait proposé, permettra d’étudier la fonction d’un retour en arrière, fonction explicative qui permet au lecteur de comprendre pourquoi la famille March vit dans un relatif dénuement et d’approfondir la complexité du personnage de Jo dont les aspirations sont contrariées par les principes de réalité et d’autorité incarnés en la tante March.
Étape 6 : Morphologie et fonctions du plus que parfait et du conditionnel. L’étude simultanée du plus que parfait et du conditionnel permet de mettre en avant les valeurs antithétiques de ces deux temps par rapport à un système énonciatif qui évoque une succession de  moments de référence à l’imparfait passé simple et d’initier la séance suivante sur la temporalité du récit.
Étape 7 : Exercice d’expression. On utilisera l’un des aspects elliptique de l’histoire du vieux M. Laurence pour proposer un exercice d’écriture consistant à rédiger un retour en arrière dans lequel on fera utiliser les temps étudiés dans la séance précédente.
Étape 8 : Le temps dans le roman. Il s’agira avec cette séance et par le biais d’un relevé des indices temporels de mettre en avant la structure particulière d’un roman qui repose sur une certaine linéarité tout en valorisant l’aspect atemporel de l’enfance.
Étape 9 : Lecture analytique d’un extrait du chap. 16,  " Sombres journées " À travers l’étude d’un extrait à tonalité particulièrement pathétique on montrera comment le narrateur entraîne le lecteur sur de fausses pistes en jouant judicieusement des points de vue narratifs.
Étape 10 : Un roman autobiographique. Cette séance permettra de faire comprendre ce qu’est une auto-fiction, autrement dit : comment l’auteur, prenant appui sur des aspects déterminants de son existence, construit un univers romanesques qui mêle fiction et réalité.

Étape 11 : Évaluation : Le sujet proposé est un sujet de brevet dont on pourra adapter le contenu à la classe visée. L’extrait qui sert de support est l’un des plus intéressants du roman en ce qu’il révèle l’ambiguïté du personnage principal et récuserait, à lui seul, l’idée reçue selon laquelle Les quatre filles du pasteur March ne serait qu’une bluette destinée aux jeunes filles naïves. 

La Bibliographie publiée aux pp. 27 à 29 de la revue peut désormais être complétée

L'essai de Charline Bourdin, Louisa May Alcott ou la véritable histoire de Joséphine March a été publié aux Editions du Devin en 2012.

Une biographie de L.M. Alcott a été publiée chez Vuibert en 2014.
Viviane Perret, Louisa May Alcott, la mère des filles du docteur March, Vuibert, octobre 2014.

Le site de Charline Bourdin est désormais consultable sur :